Document généré le 27 mai 2020 02:42
Sociologie et sociétés
Kant et la socialité du goût
Kant and the Sociality of Taste
Jean-Philippe Uzel
Goûts, pratiques culturelles et inégalités sociales : branchés et exclus
Tastes, Cultural Practices and Social Inequalities: In Fashion and Out
Volume 36, numéro 1, printemps 2004
URI : https://id.erudit.org/iderudit/009580ar
DOI : https://doi.org/10.7202/009580ar
Aller au sommaire du numéro
Éditeur(s)
Les Presses de l'Université de Montréal
ISSN
0038-030X (imprimé)
1492-1375 (numérique)
Résumé de l'article
Cet article discute la critique que Pierre Bourdieu, dans La Distinction, adresse
au jugement esthétique kantien, et tout particulièrement au concept de
désintéressement qui selon lui cache des intérêts de classe. Tout en
reconnaissant avec Bourdieu que la Critique de la faculté de juger s’inscrit dans
la lutte symbolique que l’intelligentsia bourgeoise allemande de la fin du xviiie
siècle livre à l’aristocratie, l’article tente de démontrer que l’esthétique
kantienne ne se réduit pas à cette logique de distinction sociale. Tout d’abord, il
est faux de dire que Kant nie toute dimension sociale du goût puisque, à l’instar
de tous les esthéticiens du xviiie siècle, il s’interroge sur la relativité du goût,
question primordiale qui naît avec l’arrivée du grand public sur la scène de
l’art. Ensuite, Kant, contrairement à ses contemporains qui défendent tous la
croyance d’un goût naturel, est le seul esthéticien à ne pas escamoter la
dimension plurielle du goût, ce qui va l’amener à défendre des positions
théoriques qui l’inscrivent en faux contre ses intérêts de classe (ceux de la
bourgeoisie allemande cultivée) et ne peuvent s’expliquer par la seule
recherche d’une domination symbolique.
Découvrir la revue
Citer cet article
Uzel, J.-P. (2004). Kant et la socialité du goût. Sociologie et sociétés, 36 (1), 13–25.
https://doi.org/10.7202/009580ar
Tous droits réservés © Les Presses de l'Université de Montréal, 2004
Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
services d’Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politique
d’utilisation que vous pouvez consulter en ligne.
https://apropos.erudit.org/fr/usagers/politique-dutilisation/
Cet article est diffusé et préservé par Érudit.
Érudit est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de
l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à
Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
https://www.erudit.org/fr/
Kant et la socialité du goût
jean-philippe uzel
Département d’histoire de l’art
Université du Québec à Montréal
C.P. 8888, succursale Centre-ville
Montréal (Québec) Canada H3C 3P8
Courriel :
[email protected]
I
l n’est pas exagéré de dire que l’ouvrage de Pierre Bourdieu, La Distinction
(Bourdieu, 1979), peut-être lu entièrement comme une critique de la conception
kantienne du jugement de goût. La première partie de l’ouvrage, « Critique sociale du
jugement de goût », et surtout son post-scriptum, « Éléments pour une critique “vulgaire” des critiques “pures” », sont dirigés très explicitement contre le caractère désintéressé du jugement esthétique tel que Kant le défend dès le § 2 de la Critique de la
faculté de juger1. Si Bourdieu est le premier à mettre en évidence les conditions sociales
sous-jacentes à une théorie du jugement de goût pur, la critique du désintéressement
esthétique n’est pas tout à fait nouvelle dans l’histoire de la philosophie. Nietzsche, dans
la troisième dissertation de la Généalogie de la morale, se moquait déjà de ce désintéressement kantien qui exigeait du spectateur de rester indifférent face aux œuvres d’art,
même celles des déesses grecques dénudées...2 Aujourd’hui, alors que les thèses de
Bourdieu ont depuis longtemps été relayées par la doxa, ce reproche est devenu un des
1. « ... un jugement sur la beauté en lequel se mêle le plus petit intérêt est très partial et ne peut être un
jugement de goût pur » (Kant, 1993, p. 65).
2. « Assurément, lorsque nos esthéticiens, en faveur de Kant, ne se lassent pas de faire valoir le fait que
sous la fascination de la beauté on peut contempler d’une façon “désintéressée” même des statues de femmes
nues, on est bien en droit de rire un peu à leurs dépens ... » (Nietzsche, 1971, p. 120).
13
14
sociologie et sociétés • vol. xxxvi. 1
leitmotive les plus tenaces du discours sur l’art. Plus un article, plus un essai qui s’en
prenne à la pureté du goût kantien. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir s’opérer, ici ou là,
un glissement de sens : ce n’est plus le sentiment esthétique qui serait désintéressé,
mais l’art lui-même3.
L’apport le plus original de La Distinction consiste à éclairer la disposition de l’homo
æstheticus kantien à la lumière des rapports de force qui structurent le monde de l’art
du xviiie siècle. Le grand mérite du livre de Bourdieu est en effet de replacer l’esthétique
philosophique dans son contexte d’émergence historique et sociale. Celle-ci, loin d’être
comme elle le souhaiterait philosophia perennis, est, selon le sociologue, le reflet de la
lutte symbolique que se livrent les différents groupes sociaux qui composent le public de
l’art. Écrite par des intellectuels bourgeois qui cherchent à se distinguer à la fois du
peuple et de l’aristocratie, l’esthétique philosophique doit être lue comme «l’expression
des intérêts sublimés de l’intelligentsia bourgeoise ». Le goût pur que défend Kant est
avant tout un goût cultivé qui s’oppose à la fois au goût du peuple (qui se limite au
simple plaisir des sens), et au goût de l’homme de cour (un plaisir civilisé largement surfait) : « le plaisir pur, c’est-à-dire totalement épuré de tout intérêt sensible ou sensuel en
même temps que parfaitement affranchi de tout intérêt social et mondain, s’oppose
aussi bien à la jouissance raffinée et altruiste de l’homme de cour qu’à la jouissance brute
et grossière du peuple» (Bourdieu, 1979, p. 576). Cette lecture iconoclaste de la troisième
Critique a le mérite de mettre en évidence le fait que le monde de l’art du xviiie siècle est
le théâtre d’une lutte de prestige qui oppose bourgeoisie et aristocratie, lutte qui se fait
sur le dos d’un troisième groupe, absent des débats mais néanmoins toujours convoqué, le peuple. En effet, toute la théorie du goût kantienne est construite, selon Bourdieu,
sur l’opposition entre le plaisir immédiat procuré par les sens et le plaisir désintéressé de
la réflexion. Le premier, qualifié par Kant de «barbare», fait l’objet d’une condamnation
sans appel ; le second, symbole du bien moral, d’une valorisation extrême. Seul le goût
bourgeois parvient à se détacher du plaisir des sens et peut, par là même, prétendre à
l’universalité ; ce qui fait dire à Bourdieu que l’esthétique kantienne « comme toute philosophie digne de ce nom (il n’est de philosophia que perennis) [est] parfaitement ethnocentrique puisqu’elle ne se donne pas d’autre datum que l’expérience vécue d’un
homo æstheticus qui n’est que le sujet du discours esthétique constitué en sujet universel de l’expérience artistique, l’analyse kantienne du jugement de goût trouve son principe réel dans un ensemble de principes éthiques qui sont l’universalisation des
dispositions associées à une condition particulière » (Bourdieu, 1979, p. 577). Les différentes gradations du plaisir esthétique (plaisir barbare, plaisir civilisé, plaisir pur...) opérées par la Critique de la faculté de juger permettraient ainsi de légitimer et d’assurer la
domination du goût bourgeois sur le monde de l’art et de l’esthétique. Et Bourdieu de
conclure que l’esthétique kantienne se résume finalement à « un discours qui constitue
l’art en attestation de la distinction éthique et esthétique » (Bourdieu, 1979, p. 577).
3. C’est ainsi que Georges Didi-Huberman écrit : « l’art n’est pas “désintéressé”, comme le croyait Kant »
(Didi-Huberman, 2002, p. 144).
Kant et la socialité du goût
15
Force est de constater que l’analyse bourdieusienne, tout en étant très sévère visà-vis de l’esthétique kantienne — cette «esthétique typiquement professorale» dont les
« seuls lecteurs ordinaires » seraient les professeurs de philosophie — offre un éclairage important sur les conditions sociales de possibilité du discours philosophique.
Toutefois, en refusant de mener une critique interne de l’œuvre — à la manière de
Jacques Derrida, sévèrement critiqué dans La Distinction — et en se focalisant exclusivement sur une critique externe en termes de logique de classe, Bourdieu ignore la
question sociale qui est l’origine de la troisième Critique et à laquelle tous les esthéticiens du xviiie siècle vont se confronter : l’apparition d’un public de l’art et le relativisme esthétique qui l’accompagne.
le public de l’art et la relativité du goût
Comme nous le rappelle Francis Haskell, le monde de l’art du xviiie siècle connaît une
transformation majeure qui marque les débuts de la modernité esthétique : « Pour la
première fois, il fut donné au grand public, et non plus seulement au cercle très restreint
des riches et des puissants, de contempler la production artistique courante [...] Il en
résulta immanquablement pour l’artiste un élargissement sans précédent de son
audience ; le phénomène fort controversé du goût bourgeois commença à faire sérieusement sentir ses effets, et la critique d’art apparut » (Haskell, 1989, p. 26)4. Si la notion
de public est une invention des milieux académiques du xviie siècle — qui l’utilisaient
dans la lutte de légitimation qui les opposait à l’ancienne corporation de Saint-Luc —,
sa réalité sociale date de la première moitié du xviiie siècle, au moment où un cercle
d’amateurs issus de la bourgeoisie commencent à collectionner les œuvres, à fréquenter de façon assidue les expositions (le Salon royal), les concerts et le théâtre. Or, si la
philosophie esthétique de Kant participe de ce goût bourgeois, qu’elle cherche en retour
à légitimer, elle consiste également à résoudre la question fondamentale qui accompagne l’émergence de ce public de l’art : celle de la diversité et de la relativité des goûts.
Celle-ci était restée en sommeil tant que l’art était l’apanage d’une petite minorité
d’hommes cultivés, mais avec l’arrivée du goût dans la sphère publique, la célèbre formule d’Horace, de gustibus non disputandum est, va à nouveau résonner dans les esprits.
La question philosophique de la relativité du goût découle directement de la question sociologique de l’hétérogénéité du public. Tous les témoins du Salon royal de
sculpture et de peinture — l’événement artistique le plus important dans l’Europe de
la seconde moitié du xviiie siècle — vont insister sur le caractère disparate du goût
public. La description que l’écrivain Louis-Sébastien Mercier, un des futurs chroniqueurs des événements révolutionnaires, fait du Salon royal de 1787 est particulièrement
intéressante sur ce point. Tout d’abord, Mercier remarque que la destination des arts a
changé : « la peinture dans le siècle dernier semblait n’appartenir qu’à l’Église et aux
rois » (Mercier, 1994, p. 196), alors qu’en cette fin du xviiie siècle le Salon est devenu un
4. Francis Haskell commet ici un petit anachronisme puisque le goût bourgeois est un phénomène
propre au xixe siècle. Le xviiie siècle fait généralement référence au bon goût.
16
sociologie et sociétés • vol. xxxvi. 1
véritable succès populaire, « on y accourt en foule, les flots du peuple, pendant six
semaines entières, ne tarissent point du matin au soir ; il y a des heures où l’on étouffe »
(Mercier, 1994, p. 194-195). Mais il va surtout mettre l’accent sur l’aspect bigarré de la
foule qui fréquente l’exposition. En fait, si la nouvelle classe bourgeoise des amateurs
joue un rôle de plus en plus important dans la vie des arts, ne serait-ce que parce que
c’est elle qui achète et collectionne les œuvres, elle est loin d’être la seule à constituer
le nouveau public de l’art. L’aristocratie détient toujours un rôle prépondérant dans la
gestion des arts : l’Académie qui dépend directement du pouvoir royal, gère les
moindres aspects de l’organisation des arts plastiques en France. Enfin, la troisième
classe, le peuple, constitue le gros des curieux et des badauds qui se précipitent au
Salon. C’est ainsi que l’ouvrier côtoie l’aristocrate, le marchand l’artiste, le commis le
bourgeois, etc. Mercier insiste également sur la variété des œuvres exposées au Salon qui
n’a d’égal que la variété des publics qui le fréquentent : « c’est la confusion même. Les
spectateurs ne sont pas plus bigarrés que les objets qu’ils contemplent » (Mercier, 1994,
p. 195). À côté de la peinture d’histoire, fierté de l’Académie et de l’École française, on
retrouve la peinture de genre (portrait, nature morte, paysage, scène d’intérieur...) dans
laquelle excellent les peintres flamands et quelques rares artistes français, à l’instar de
Fragonard ou de Chardin.
le système des beaux-arts et la naissance de l’esthétique
En suivant l’analyse de Paul Oskar Kristeller, on peut affirmer que l’instauration du
système des beaux-arts répond directement à l’apparition du public de l’art (Kristeller,
1999, p. 106). L’unification des différentes disciplines artistiques sous le seul concept
de beaux-arts — regroupant les arts plastiques, la poésie, la danse, le théâtre et la
musique — a pour objectif d’offrir aux nouveaux amateurs une grille de lecture simplifiée des œuvres qui fasse fi des subtilités philosophiques et artistiques des anciens arts
libéraux. L’esthétique philosophique est donc étroitement liée au système moderne des
arts et aux différentes institutions qui apparaîtront, ou qui se développeront, dans son
sillage (le marché de l’art, la collection, la critique, le musée...). Comme le note très
justement Kristeller, l’esthétique cherche à répondre aux nouvelles interrogations du
public et va par là même opérer un renversement théorique sans précédent entre le
pôle de la création et celui de la réception : « Voir dans l’amateurisme critique l’origine de l’esthétique moderne contribuerait fortement à expliquer pourquoi les œuvres
d’art ont jusqu’à une époque très récente été analysées par des esthéticiens du point de
vue du spectateur, du lecteur ou de l’auditeur plutôt que de celui de l’artiste créateur »
(Kristeller, 1999, p. 106). La mission de l’esthétique philosophique — qui apparaît dans
la première moitié du siècle avec les écrits de Crousaz, Du Bos, Voltaire, Batteux... —
est double : il s’agit de guider les premiers pas du public dans le monde de l’art — en
ce sens la critique d’art et l’esthétique ont des finalités très proches, l’une est centrée
sur les œuvres, l’autre sur les concepts — et de lever en même temps l’hypothèque du
relativisme qu’a fait naître l’arrivée du public. En effet, la théorie classique, qui défendait encore l’adéquation entre la beauté et la vérité, n’est plus adaptée à la nouvelle
Kant et la socialité du goût
17
situation : non seulement la peinture de genre ne se conforme plus à un programme
préétabli mais le nouveau public de l’art, largement inculte, reste indifférent à la peinture allégorique défendue par l’Académie.
La question de la relativité du goût public, pointée pour la première fois en 1719 par
les Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture de l’Abbé Du Bos (Du Bos, 1993,
p. 275-317), va très vite s’imposer comme le nœud gordien de l’esthétique philosophique.
Sir Joshua Reynolds résume le problème en une seule formule : « Les arts seraient en
permanence exposés au caprice et au hasard si ceux qui doivent juger de leurs mérites
n’avaient aucun principe établi pour guider leurs décisions » (cité par Gombrich, 1992,
p. 167). La solution proposée par les esthéticiens ne va pas consister à résoudre la question mais à la trancher purement et simplement : le goût qui menaçait de faire verser les
arts dans le tourbillon du caprice et du hasard va devenir le bon goût, et prendre le rôle
que la belle nature jouait dans le classicisme. Cette nouvelle norme sera, d’un point de
vue conceptuel, tout aussi floue que l’ancienne5, mais aura l’insigne avantage d’écarter
le spectre du relativisme. Le bon goût, décrit comme une sorte de sixième sens qui trouve
son origine dans la nature humaine, va devenir le nouvel arbitre des arts.
batteux et le goût naturel
L’ouvrage de Charles Batteux, Les Beaux-Arts réduits à un même principe (1746), qui va
connaître un succès immédiat dans toute l’Europe, est emblématique des transformations
que connaît l’époque. Ce traité propose pour la première fois une codification du système
des beaux-arts dans sa forme presque définitive (Kristeller, 1999, p. 65). Selon Batteux, la
peinture, la sculpture, la poésie, la danse, la musique et le théâtre (l’architecture ayant un
statut particulier puisqu’elle allie plaisir et utilité) partagent un principe commun l’ «imitation de la belle Nature » (Batteux, 1990, p. 43). Cette unification des arts sous le principe de l’imitation va déclencher les foudres des artistes qui lui reprocheront son extrême
simplification, mais tel est précisément le but recherché par Batteux qui revendique cette
simplicité dès les premières lignes de son texte dans lesquelles il prétend « rendre le fardeau plus léger, et la route simple» (Batteux, 1990, p. 38). En effet, Les Beaux-Arts réduits
à un même principe est avant tout destiné aux nouveaux amateurs qui fréquentent depuis
peu les spectacles et les expositions, et qui ne souhaitent pas s’encombrer de règles trop
lourdes. Batteux leur propose une sorte de pot-pourri de réflexions sur l’art et l’esthétique, qui leur évite de s’enfoncer dans les eaux troubles de la spéculation philosophique
— ce qu’il appelle « la métaphysique profonde » (Batteux, 1990, p. 52). Cet ouvrage est
d’une certaine façon le reflet exact des transformations que connaît l’époque : entre la
première partie, consacrée au génie et à l’imitation, et la seconde, consacrée au goût, on
assiste à la transition entre le classicisme et la nouvelle esthétique. L’ouvrage de Batteux
nous permet également, par contraste, de mieux prendre la mesure de la nouveauté radicale de l’esthétique kantienne.
5. Tout au long de la Renaissance et du xviie siècle, les théoriciens de l’art avaient louvoyé entre l’imitation de la nature et son idéalisation, entre le vrai et le vraisemblable; voir sur ce point Rensselaer W. Lee (1998).
18
sociologie et sociétés • vol. xxxvi. 1
Dans sa première partie, Les Beaux-Arts réduits à un même principe apparaît comme
une ultime tentative de défendre le principe classique de l’imitation. Ces premiers chapitres sont parcourus de formules empruntées de façon presque littérale à la Poétique
d’Aristote (dont Batteux fut le traducteur et le commentateur) qui défendent la supériorité du vraisemblable sur le réel6. Mais dès la seconde partie, on assiste à un renversement entre le classicisme et la nouvelle théorie esthétique, entre la théorie du génie,
qui doit imiter la Nature, et le goût du public. Au début de la seconde partie, Batteux
place les deux facultés sur un pied d’égalité, il s’agirait en fait de deux facultés complémentaires : « Le génie et le goût ont le même objet dans les arts. L’un le crée, l’autre
en juge » (Batteux, 1990, p. 50), avant d’opérer finalement un renversement complet et
donner la suprématie au goût : « c’est donc au goût seul qu’il appartient de faire des
chefs-d’œuvre et de donner aux ouvrages de l’art cet air de liberté et d’aisance qui en
fait toujours le plus grand mérite » (Batteux, 1990, p. 51). Le dernier mot est désormais
dans le camp du spectateur et non plus de l’artiste. C’est désormais le goût qui fait les
chefs-d’œuvre. Pour étayer son hypothèse, Batteux présente le goût, ou plus exactement le bon goût, comme une nouvelle norme absolue procédant directement des lois
de la nature, c’est-à-dire comme « une partie de nous-mêmes qui est née avec nous »
(Batteux, 1990, p. 53). Cette nature, dont on pensait s’être débarrassé en écartant le
principe de l’imitation classique, revient au galop à travers la théorie du goût.
Toutefois, Batteux ne peut nier qu’il existe des différences de goût, par exemple
entre l’homme du peuple qui fait preuve de mauvais goût et l’homme au goût exquis7.
Ceci s’explique, selon lui, par le fait que l’ignorance et le préjugé de l’homme du peuple
étouffent l’expression du goût naturel. Mais il suffit que ce dernier côtoie un homme
au goût épuré pour qu’il revienne de son erreur : « [...] le peuple même écoute la réclamation d’un petit nombre, et revient de sa prévention. Est-ce l’autorité des hommes,
ou plutôt n’est-ce point la voix de la Nature qui opère ces changements ? » (Batteux,
1990, p. 55). Batteux conclut logiquement cette seconde partie en postulant l’idée d’un
progrès du goût : puisque le public est de plus en plus souvent exposé aux choses de
l’art, il est normal que son goût s’aiguise et se porte de façon plus assurée sur les chefsd’œuvre. Force est de constater que la dimension publique du goût est omniprésente
chez Batteux, comme si la nature s’exprimait plus aisément dans le jugement collectif
que dans le jugement individuel, comme s’il s’agissait là de sa véritable finalité. L’idée
d’un accord spontané — spontané parce que naturel — des sensibilités va traverser
l’ensemble du xviiie siècle et débordera la sphère du discours esthétique. On la retrouve
par exemple chez Mercier qui, après avoir souligné l’hétérogénéité du public du Salon
de 1787, conclut contre toute attente que le public possède un goût juste qui procède de
6. « [...] je conclus, que les arts, dans ce qui est proprement art, ne sont que des imitations, des ressemblances qui ne sont point la Nature, mais qui paraissent l’être ; et qu’ainsi la matière des beaux-arts n’est
point le vrai, mais seulement le vraisemblable » (Batteux, 1990, p. 45).
7. Dont on imagine qu’il appartient à la bourgeoisie, car Batteux rejette, tout comme Kant, aussi bien
le goût populaire que le goût civilisé : « la grossièreté et [...] l’affection : deux vices aussi contraires au goût
de la société qu’ils le sont dans les arts » (Batteux, 1990, p. 64).
Kant et la socialité du goût
19
la nature : « Eh bien ! ce peuple qui n’a aucune connaissance en peinture, va par instinct
au tableau le plus frappant, le plus vrai ; il ne le manque pas. C’est qu’il est juge de la
vérité, du trait naturel, et tous ces tableaux sont faits pour être jugés en dernier ressort
par l’œil du public » (Batteux, 1990, p. 55). Le goût (du) public va ainsi devenir l’arbitre des arts et exercer un rôle normatif de plus en plus fort dans la sphère publique
de l’art mais également dans la sphère publique politique8.
la réponse de kant à l’objectivisme
À l’éparpillement du goût qui accompagne l’arrivée du public dans la sphère de l’art, les
premiers esthéticiens ont répondu en faisant du goût un sentiment naturel. Finalement,
comme l’a bien mis en évidence Cassirer, un objectivisme en éclipse un autre : « Le fil
conducteur n’est plus, en effet, cette natura rerum à laquelle s’attachait l’objectivisme
esthétique [du classicisme] mais la nature de l’homme : cette nature à laquelle s’adressent de toutes parts à cette époque la psychologie et la théorie de la connaissance, y
cherchant la clef de tous ces problèmes que la métaphysique avait promis de résoudre
sans jamais y parvenir » (Cassirer, 1986, p. 293-294). Devant ce nouvel objectivisme
fondé sur la nature humaine, Kant était resté pendant très longtemps sceptique, et soutenait encore dans la Critique de la raison pure (1781) qu’une «critique du goût» était une
entreprise vouée à l’échec : «[L’esthétique] se fonde sur une espérance malheureusement
déçue de soumettre le jugement critique du beau à des principes rationnels, et d’en
élever les règles à la hauteur d’une science. Mais c’est là une vaine entreprise. En effet,
ces règles ou critères sont empiriques dans leurs principales sources, et par conséquent,
ne sauraient jamais servir de lois a priori propres à régler le goût [...]» (Kant, 1987, p. 82).
Moins de dix ans plus tard, Kant revient sur sa réticence et écrit la troisième Critique.
Pourquoi ce revirement ? Il semble évident que les réponses apportées par l’esthétique
du xviiie au relativisme du goût ne le satisfaisaient pas. Mais à côté des explications
qui tiennent à la nature même du criticisme kantien (Dumouchel, 1999), nous pouvons émettre l’hypothèse, avec Hannah Arendt, que c’est la question dimension
publique du goût qui a motivé Kant à entreprendre l’écriture de la Critique de la faculté
de juger : « Kant qui n’était certainement pas exagérément sensible aux belles choses
avait une conscience aiguë du caractère public de la beauté » (Arendt, 1972, p. 283). Le
philosophe de Königsberg aurait compris que dans l’articulation du singulier et du
pluriel propre au jugement de goût se posait la question moderne par excellence : celle
de l’intersubjectivité9.
Aussi peut-on soutenir, contre Pierre Bourdieu, que la question sociale du public,
à travers l’analyse de la dimension collective du jugement de goût, non seulement n’est
8. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à l’article que nous venons de faire paraître sur cette
question : Jean-Philippe Uzel (2002).
9. Alexis Philonenko dans l’introduction de la troisième Critique revient sur ce point crucial : «[...] la
Critique de la faculté de juger est une tentative pour résoudre le problème capital de la philosophie moderne :
l’intersubjectivité [...] Dans l’acte de juger, j’attribue à mon sentiment particulier et personnel une valeur universelle. En d’autres termes le jugement esthétique est fondamentalement “pour autrui”» (in Kant, 1993, p. 12).
20
sociologie et sociétés • vol. xxxvi. 1
pas absente de la troisième Critique, mais aussi sous-tend l’économie générale de
l’ouvrage. Plusieurs passages de la Critique de la faculté de juger renforcent cette hypothèse. Dès le § 2, consacré à la satisfaction désintéressée du jugement de goût, Kant introduit une distinction conceptuelle importante entre le caractère désintéressé du jugement
et son caractère intéressant : « Un jugement sur un objet de satisfaction peut être totalement désintéressé et cependant intéressant [...]. Ce n’est que dans la société qu’il devient
intéressant d’avoir du goût [...] » (Kant, 1993, p. 66). Par la suite il revient à plusieurs
reprises sur la dimension sociale du goût, entre autres dans le fameux § 41, intitulé « De
l’intérêt empirique concernant le beau », dans lequel il déclare sans ambiguïtés que « le
beau n’intéresse empiriquement que dans la société » (Kant, 1993, p. 190). Cette thèse,
comme nous le rappelle Cassirer, n’est pas tout à fait nouvelle puisque certains esthéticiens, à l’instar de Voltaire, avaient déjà insisté sur la sociabilité du goût10. Il est certain
que Kant ne traite pas du public en sociologue — ce que semble lui reprocher à plusieurs
reprises Bourdieu... — mais bien en philosophe, c’est-à-dire avant tout à travers la question de l’intersubjectivité. Son projet consiste à penser l’accord des sensibilités, en évitant
tout à la fois l’écueil du classicisme (qui nous fait croire que la beauté est dans la chose)
et l’écueil du psychologisme (qui nous fait croire que le goût est naturel). Les solutions
que proposent Kant, à travers les concepts de désintéressement et de sens commun, ne
sont peut-être pas satisfaisantes aujourd’hui11, mais il s’agit là d’une des premières tentatives de réfléchir philosophiquement sur les dimensions sociales du jugement de goût
et de proposer une alternative à l’objectivisme esthétique : « c’est avec raison que [le
sens commun] pourra être admis, sans que l’on s’appuie sur des observations psychologiques, comme la condition nécessaire de la communicabilité universelle de notre
connaissance, qui doit être présumée en toute logique et en tout principe de connaissance, qui n’est pas sceptique » (Kant, 1993, p. 12).
la critique de bourdieu... et ses lacunes
Il y a dans La Distinction, comme l’a bien souligné Bruno Péquignot (Péquignot, 1993,
p. 169-183), une volonté très marquée d’en finir avec l’esthétique philosophique. Si
Bourdieu, après avoir produit «la vérité du goût», se penche dans son post-scriptum sur
l’esthétique kantienne, c’est pour lui porter le coup de grâce et « pour éviter que, par un
effet très ordinaire de dédoublement, l’absence de confrontation directe ne permette
aux deux discours de coexister pacifiquement dans deux univers de pensée et de discours
soigneusement séparés » (Bourdieu, 1979, p. 566). Il est clair que pour lui la philosophie
10. « Voltaire [...] en tant qu’esthéticien, considère [que] le goût raffiné, véritable, est fondé sur l’instinct
de sociabilité de l’homme et qu’il ne peut naître — c’est la thèse de l’Essai sur le goût [1733] — que dans le cadre
de la vie sociale » (Cassirer, 1986, p. 291).
11. Ces concepts sont en effet très souvent critiqués par les esthéticiens contemporains. C’est le cas, par
exemple, de Gérard Genette qui soutient que Kant, n’étant pas complètement convaincu de la pertinence
du désintéressement pour asseoir l’universalité du jugement de goût, aurait, comme dernier recourt et un
peu malgré lui, introduit une seconde prétention du jugement de goût, la prétention à la nécessité, ellemême sous-tendue par la « pure hypothèse ad hoc » du sens commun. Or, pour Genette, ce sensus communis
est de l’ordre d’une simple illusion (Genette, 1997, p. 83).
Kant et la socialité du goût
21
et la sociologie ne peuvent coexister, l’une doit avoir raison sur l’autre. Or, il ne s’agit pas
tant pour nous d’essayer de réconcilier les deux positions12 que de montrer que la critique de Bourdieu est loin d’épuiser la question sociale qui résonne dans la Critique de
la faculté de juger. Le parti pris antiphilosophique de Bourdieu, que l’on retrouve dans
plusieurs autres écrits du sociologue, l’amène parfois à forcer la lecture de la troisième
Critique. Il est en effet faux de dire que Kant nie la dimension sociale (qu’il nomme
«empirique») du goût. À plusieurs reprises, Kant explique que la dimension empirique
du goût n’est pas son propos et qu’il se concentrera seulement sur la dimension transcendantale. Il est tout à fait clair, à ce sujet, dans le § 41 : «[L]’intérêt qui s’attache au beau
par l’inclination à la société, et qui par conséquent est empirique, est pour nous sans
importance, puisque nous ne devons considérer que ce qui peut posséder une relation,
même si cela n’est qu’indirectement, au jugement de goût a priori » (Kant, 1993, p. 191).
Bourdieu reproduit ce passage dans une note de bas de page (Bourdieu, 1979, p. 571), mais
interprète le désintérêt théorique de Kant pour la dimension empirique du goût («l’inclination à la société est pour nous sans importance») comme s’il s’agissait d’une négation
pure et simple : « elle [la théorie du goût pur] ne cesse de refuser au goût tout ce qui
pourrait ressembler à une genèse empirique, psychologique et surtout sociale, usant à
chaque fois de la coupure magique entre le transcendantal et l’empirique » (Bourdieu,
1979, p. 571). Or, il nous paraît évident qu’il s’agit avant tout d’un choix méthodologique. Kant, qui est philosophe et non sociologue, pointe l’origine sociale du goût mais
cherche avant tout à élucider sa nature apriorique (transcendantale).
À côté de cette première critique qui concerne le traitement philosophique ou sociologique de l’émergence du goût public, notre deuxième réserve par rapport à La
Distinction porte sur la définition du champ13 artistique et intellectuel de l’Allemagne de
la seconde moitié du xviiie siècle. En se limitant à éclairer le contenu de la troisième
Critique par son contexte social, et en refusant obstinément d’éclairer le contexte par
l’œuvre, Bourdieu finit par commettre certaines erreurs sur la position de Kant dans le
champ intellectuel allemand de la fin du xviiie siècle. En effet, Bourdieu qui reproche à
l’esthétique kantienne d’être « totalement anhistorique » ne prête lui-même pas beaucoup d’attention à l’histoire. Ses seules références historiques et sociales sur le xviiie siècle
proviennent de La Civilisation des mœurs (1939) de Norbert Elias (Elias, 1991). Or cet
ouvrage ne porte pas sur le concept de goût, mais sur la généalogie des notions de civilisation française et de Kultur allemande et leurs déterminations sociales et historiques.
Dans cette étude magistrale, Elias soutient que l’intelligentsia bourgeoise allemande de la
seconde moitié du xviiie siècle, tenue à l’écart de la vie de cour, et par conséquent n’exerçant aucune forme de pouvoir, va exprimer ses revendications politiques par l’entremise
des œuvres d’art et plus largement des œuvres de l’esprit : «Nous avons [...] affaire à une
12. Ce que s’emploie à faire Bruno Péquignot dans l’ouvrage susmentionné.
13. « Champ » étant entendu ici au sens que lui donne Bourdieu : « Dans un champ, les agents et les
institutions luttent, suivant les régularités et les règles constitutives de cet espace de jeu (et, dans certaines
conjonctures, à propos de ces règles mêmes), avec des degrés divers de force et par là, des possibilités diverses
de succès, pour s’approprier les profits spécifiques qui sont en jeu dans le jeu » (Bourdieu, 1992, p. 78).
22
sociologie et sociétés • vol. xxxvi. 1
couche écartée dans une large mesure de toute activité politique, dont la pensée ignore les
catégories politiques [...], couche qui tire son auto-justification d’abord de ses seules réalisations intellectuelles, scientifiques ou artistiques» (Elias, 1991, p. 18). Le roman de jeunesse de Goethe, Les souffrances du jeune Werther (1774), où l’opposition entre bourgeoisie
et aristocratie structure tout le récit, illustre parfaitement le lien qui existe entre la condition sociale bourgeoise et les aspirations politiques d’une élite d’artistes et d’intellectuels.
Or, dès les premières pages du premier chapitre consacré à l’Allemagne, Elias cite
une phrase de Kant tirée de l’opuscule Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784) — « Nous sommes cultivés à un haut degré par l’art et les sciences,
nous sommes civilisés à satiété pour exercer les politesses et convenances sociales »14 —
afin de démontrer que l’opposition conceptuelle entre culture (Kultur) et civilisation
(Zivilisiertheit) trouve son origine dans l’opposition de l’intelligentsia bourgeoise et de
la société de cour. En effet, le terme civilisation en Allemagne n’a pas le même sens
qu’en France. Il est chargé d’une connotation négative qui met l’accent sur la duplicité
des mœurs de la cour : l’homme civilisé est poli et courtois précisément parce qu’il joue
un rôle social, parce qu’il cache ses émotions sous le masque des apparences. Le mot
Kultur renvoie au contraire à ce que l’humain possède de plus authentique. C’est un
concept qui qualifie avant tout les réalisations de l’esprit : œuvres d’art, ouvrages de
philosophie, systèmes religieux propres à un peuple. Pour mieux asseoir l’antithèse
France/Allemagne, Elias opère ainsi un rapprochement entre Kant et les principaux
représentants du Sturm und Drang (Herder, Lessing, le jeune Schiller, le jeune Goethe
auteur du Werther...), tous issus de la classe moyenne dont ils représentent en quelque
sorte l’élite : « Le mouvement littéraire de la seconde moitié du xviiie siècle [...] est la
manifestation d’une sorte d’avant-garde de la classe moyenne que nous avons désignée
par le terme d’ “intelligentsia bourgeoise” ; celle-ci est composée d’individus dispersés
à travers tout le pays [...] élite aux yeux du peuple, personnages d’un rang inférieur aux
yeux de l’aristocratie de cour » (Elias, 1991, p. 30-31).
Si l’antithèse Kultur/civilisation est bel et bien présente chez Kant, et peut même
être repérée dans d’autres parties de son œuvre15, Elias ne mentionne pas que Kant a été
l’un des plus fervents adversaires des revendications sociales et politiques du Sturm und
Drang pendant les vingt années d’existence du mouvement (1770-1790). Chez lui, où le
14. Kant cité par Elias (Elias, 1991, p. 17). Dans la suite de l’ouvrage, Elias revient à plusieurs reprises sur
ce passage clé aux pages 18, 19, 32, 57...
15. Par exemple, le long passage des Observations sur le sentiment du beau et du sublime (1764) où Kant
oppose l’homme au caractère mélancolique, porté vers le sublime, à l’homme au tempérament sanguin,
attiré par le beau. Le premier correspond point par point à l’intellectuel bourgeois (« il hait le mensonge
et la dissimulation. Il a un sentiment élevé de la dignité humaine. Il s’estime lui-même et tient l’être humain
pour une créature qui mérite le respect. Il ne supporte aucune abjecte sujétion et son noble cœur respire le
souffle de la liberté. Toutes les chaînes, des chaînes dorées qu’on porte à la cour aux lourds fers des galériens,
lui sont odieuses »), l’autre, au contraire, se prévaut de certaines vertus qui ne sont en fin de compte que des
apparences (« Ce naturel [sanguin] n’a que les feux de la sublimité [...] trompe et touche par la seule apparence [...] de même que des corniches et des pilastres collés donnent l’idée de la solidité bien qu’ils n’aient
aucune tenue et ne protègent en rien, c’est ainsi que brillent les vertus plaquées, le clinquant de la sagesse et
les mérites en trompe-l’œil ») (Kant, 1990, p. 106 et 109).
Kant et la socialité du goût
23
point de vue cosmopolitique a toujours été prévalent, l’antithèse sociale entre Kultur et
civilisation ne deviendra jamais, comme chez Goethe, Herder, Schiller... une antithèse
nationale entre l’Allemagne et la France. Sur la question artistique et esthétique, les différences sont également fondamentales. Kant, contrairement aux préromantiques, ne
rejette pas le système des beaux-arts auquel il consacre dix paragraphes de la Critique de
la faculté de juger (les § 44-§ 54). Pour lui, comme pour Batteux, Voltaire, Hume... la
réflexion doit désormais porter sur le jugement de goût et non plus sur le génie artistique, contrairement à ce qu’affirment les tenants du Sturm und Drang. Au § 50, Kant
compare le goût (qui permet de juger du beau) et le génie (qui permet de produire des
objets beaux), et donne sans ambiguïté la primauté au premier sur le second : « Si donc
en un conflit opposant ces deux qualités [le génie et le goût] quelque chose doit être
sacrifié dans une œuvre, cela devrait plutôt concerner ce qu’il y a de génial [...] » (Kant,
1993, p. 221). Cette attitude est diamétralement opposée à celle qu’adopteront les préromantiques qui n’auront pas de mots assez durs pour dénoncer le système des beaux-arts,
tout entier orienté vers le spectateur. C’est le cas du jeune Goethe qui, dans un article de
1772, s’en prend violemment aux esthéticiens des beaux-arts qui n’ont d’yeux que pour
le public et négligent l’artiste et son œuvre : « seul importe l’artiste, afin que dans sa vie
il ne sente d’autre félicité que celle de son art, y vivant, s’enfonçant dans ses outils de création, avec toute sa sensibilité et toutes ses forces. Quant au public bayant aux corneilles
et au problème de savoir si, après avoir bayé, il est capable de se rendre compte pourquoi
il a bayé, en quoi cela importe-t-il ? » (Goethe, 1996, p. 93). Cette critique traversera tout
le mouvement romantique. On la retrouve dans les cours sur l’Esthétique de Hegel (1817
à 1929), en des termes quasi identiques à ceux de Goethe. Hegel reproche à Batteux, et
aux autres théoriciens des beaux-arts, de ne pas « encourager directement la production de véritables œuvres d’art » et de ne s’intéresser qu’à « l’éducation du goût [qui]
ne port[e] que sur ce qui est extérieur et pauvre » (Hegel, 1997, p. 67-68).
Force est donc de constater que si le rapport de distinction de classe que Bourdieu
repère dans la troisième Critique peut expliquer certains concepts (comme celui du
plaisir désintéressé), il entre en contradiction avec d’autres parties de l’ouvrage, comme
la primauté du goût sur le génie ou la défense du système des beaux-arts, positions
théoriques qui sont antagoniques aux intérêts de classe de l’auteur. Ceci nous oblige à
admettre que la position de Kant dans le champ intellectuel, celle d’un bourgeois allemand comparable à celle des auteurs du Sturm und Drung, ne saurait expliquer tous ses
choix conceptuels. En se cantonnant dans une critique externe de la Critique de la
faculté de juger, Bourdieu, malgré qu’il s’en défende16, tombe dans le piège du sociologisme, et ne voit dans la troisième Critique qu’un reflet de la lutte de prestige que se
livrent certains groupes sociaux autour du concept de goût.
De même, Bourdieu ne se donne pas les moyens, ou plutôt ne veut pas se donner les
moyens, d’analyser la question principale qui traverse la troisième Critique : l’émergence
16. « [...] la lecture naïvement réductrice, qui ramènerait le texte de Kant au rapport social qui s’y dissimule et s’y transfigure, ne serait pas moins fausse que la lecture ordinaire, qui le réduirait à la vérité phénoménale dans laquelle il ne se dévoile qu’en se voilant » (Bourdieu, 1979, p. 578).
24
sociologie et sociétés • vol. xxxvi. 1
d’un public de l’art et la mise en évidence de la relativité du goût. Comme nous l’avons
vu, la solution des esthéticiens prékantiens va consister à remplacer un objectivisme par
un autre : l’objectivité de la belle nature reproduite dans les œuvres laisse la place au goût
naturel, nouvel arbitre des arts. Kant est le premier à essayer de proposer une solution
qui évite les pièges de l’objectivisme. En ce sens, la troisième Critique représente une
courte parenthèse dans l’histoire de l’esthétique philosophique, puisque les esthéticiens qui la précèdent, comme ceux qui la suivront (les philosophes romantiques),
tomberont ou retomberont dans les pièges de l’illusion objectiviste. Au moment où le
relativisme esthétique resurgit à travers la question de la « démocratie culturelle »
(Michaud, 1997), il semble utile de se pencher à nouveau sur les origines du phénomène du goût. Ce que l’analyse interne et externe de la Critique de la faculté de juger
nous montre, c’est que finalement le goût, tout en faisant l’objet d’une lutte de prestige,
n’a jamais été monopolisé par un groupe social dominant mais a été, depuis l’origine
du système des beaux-arts, l’objet d’un partage entre différents publics. C’est ce pluralisme du goût que Kant, le premier, a essayé de penser. Î
résumé
Cet article discute la critique que Pierre Bourdieu, dans La Distinction, adresse au jugement
esthétique kantien, et tout particulièrement au concept de désintéressement qui selon lui cache
des intérêts de classe. Tout en reconnaissant avec Bourdieu que la Critique de la faculté de juger
s’inscrit dans la lutte symbolique que l’intelligentsia bourgeoise allemande de la fin du xviiie siècle
livre à l’aristocratie, l’article tente de démontrer que l’esthétique kantienne ne se réduit pas à cette
logique de distinction sociale. Tout d’abord, il est faux de dire que Kant nie toute dimension sociale
du goût puisque, à l’instar de tous les esthéticiens du xviiie siècle, il s’interroge sur la relativité du
goût, question primordiale qui naît avec l’arrivée du grand public sur la scène de l’art. Ensuite, Kant,
contrairement à ses contemporains qui défendent tous la croyance d’un goût naturel, est le seul
esthéticien à ne pas escamoter la dimension plurielle du goût, ce qui va l’amener à défendre des
positions théoriques qui l’inscrivent en faux contre ses intérêts de classe (ceux de la bourgeoisie
allemande cultivée) et ne peuvent s’expliquer par la seule recherche d’une domination symbolique.
summary
This article discusses the critique made by Pierre Bourdieu, in La Distinction, of Kant’s esthetic
judgment, particularly the concept of “disinterestedness” which, in Bourdieu’s view, conceals
class interest. While agreeing with him that the Critique de la faculté de juger (Critique of the
faculty of judgment) has its roots in the symbolic struggle waged by the German bourgeois
intelligentsia of the late 18th century against the aristocracy, the article argues that kantian
esthetics cannot be reduced to the logic of social “distinction.” First of all, it is wrong to say that
Kant denies any social dimension of taste since, like all 18th century estheticians, he questions
the relativity of taste, a question of utmost importance that arises with the general public’s arrival
on the art scene. Secondly, Kant, unlike his contemporaries, who all defend the belief in innate
taste, is the only esthetician not to evade the plural dimension of taste, which will lead him to
defend theoretical positions that challenge his class interests (those of the German cultured
bourgeoisie) and cannot be explained by the sole quest for a symbolic domination.
Kant et la socialité du goût
25
resumen
Este artículo discute la crítica que P. Bourdieu, en La Distinción, dirige al juicio estético kantiano,
y muy especialmente al concepto de “desinterés” que a su modo de ver oculta intereses de
clase. Tras reconocer con Bourdieu que la Crítica de la facultad de juzgar se inscribe en la lucha
simbólica que la inteligencia burguesa alemana de finales del siglo xviii suministra a la
aristocracia, el artículo intenta demostrar que estética kantiana no se reduce a esta lógica de
“distinción” social. En primer lugar, es falso decir que Kant niega toda dimensión social del
gusto puesto que, tal a la manera de todos los estéticos del siglo xviii, se pregunta sobre la
relatividad del gusto, cuestión primordial que nace con la llegada de la opinión pública sobre la
escena del arte. A continuación, Kant, contrariamente a sus contemporáneos que defienden
toda la creencia de un gusto natural, es el único estético que debe eludir la dimensión plural del
gusto, lo que va a llevarle a defender posiciones teóricas que lo inscriben en falso contra sus
intereses de clase (los de la burguesía alemana cultivada) y que no pueden explicarse por la
única búsqueda de una dominación simbólica.
bibliograhie
Arendt, H. (1972), La Crise de la culture, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard.
Batteux, C. (1990), La leçon de lecture, Paris, Éd. des Cendres.
Bourdieu, P. (1979), La Distinction : critique sociale du jugement, Paris, Éd. de Minuit.
Bourdieu, P. (1992), Réponses : pour une anthropologie réflexive, entretiens avec Loïc J. D. Wacquant, Paris,
Seuil.
Cassirer, E. (1986), La philosophie des Lumières, trad. P. Quillet, Paris, Fayard.
Didi-Huberman, G. (2002), L’image survivante, Paris, Minuit.
Du Bos, Abbé (1993), Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture, Paris, Éd. ensba.
Dumouchel, D. (1999), Kant et la genèse de la subjectivité esthétique, Paris, Vrin.
Elias, N. (1991), La Civilisation des mœurs, trad. P. Kamnitzer, Paris, Calman-Lévy.
Genette, G. (1997), L’œuvre de l’art : tome 2 : la relation esthétique, Paris, Seuil.
Goethe, J. W. (1996), Écrits sur l ’art, trad. J.-M. Schaeffer, Paris, GF-Flammarion.
Gombrich, E. (1992), Réflexions sur l’histoire de l’art, trad. J. Morizot et A. Capet, Nîmes, Éd. Jacqueline
Chambon.
Haskell, F. (1989), « L’Art et la société » (1968), trad. D. Vander Gucht, in Vander Gucht, D. (dir.), Art et
société, Bruxelles, Éd. Les Éperonniers, p. 15-35.
Hegel, G.W.F. (1997), Esthétique. Tome I, trad. C. Bénard, Paris, Librairie générale de France (Coll. Le Livre
de poche).
Kant, E. (1987), Critique de la raison pure, trad. J. Barni, Paris, Flammarion.
Kant, E. (1990), Observations sur le sentiment du beau et du sublime, trad. M. David-Ménard, Paris, GFFlammarion.
Kant, E. (1993), Critique de la faculté de juger, trad. A. Philonenko, Paris, Vrin.
Kristeller., P. O. (1999), Le système moderne des arts, trad. B. Han, Nîmes, Éd. Jacqueline Chambon.
Lee, R. W. (1998), Ut Pictura Poesis : humanisme et théorie de la peinture, xv-xviiie siècles, trad. M. Brock, Paris,
Macula.
Mercier, L.-S. (1994), Le nouveau Paris, Paris, Mercure de France.
Michaud, Y. (1997), La crise de l’art contemporain, Paris, puf.
Nietzsche, F. (1971), La généalogie de la morale, trad. I. Hildenbrand et J. Gratien, Paris, Gallimard (Coll.
folio/essais).
Péquignot, B. (1993), Pour une sociologie esthétique, Paris, L’Harmattan.
Uzel, J.-P. (2002), « Entre l’esthétique et le politique : le sensus communis », in Ouellet, P. (dir.), Politique de
la parole : singularité et communauté, Montréal, Éd. Trait d’union, p. 166-184.