Rzeczpospolita Walczaca W II Wojnie FRENCH
Rzeczpospolita Walczaca W II Wojnie FRENCH
Rzeczpospolita Walczaca W II Wojnie FRENCH
de Pologne
en lutte
1939–1945
La République
de Pologne
en lutte
Évaluation scientifique
prof. dr hab. Marek Wierzbicki
dr hab. Zdzisław Zblewski
Traduction
IURIDICO Legal & Financial Translations Sp. z o.o.
à la demande du Ministère des Affaires Étrangères (MSZ)
Relecture
Maison d’édition IPN
Projet de couverture
Elżbieta Waga-Krajewska
Projet graphique
Sylwia Szafrańska
Impression
Pasaż Sp. z o.o.
ul. Rydlówka 24, 30-363 Kraków
ISBN 978-83-8098-760-9
© Instytut Pamięci Narodowej – Komisja Ścigania Zbrodni przeciwko Narodowi Polskiemu, 2019
TABLE DE MATIÈRES
Introduction. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
I. L’ordre de Versailles. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
II. 1939: une guerre de solitude au lieu d’une prise en tenaille
alliée. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
III. L’État malgré les occupants. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
IV. La terreur de l’occupation et le génocide. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
V. L’État polonais clandestin. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81
VI. Un sinistre « pays ami ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 93
VII. La liberté – pas pour les Polonais . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
INTRODUCTION
La Deuxième Guerre mondiale a changé le cours de l’histoire. Déclenchée par les Allemands
assistés par l’Union soviétique, elle eut pour résultat d’inimaginables dégâts, la mort de millions
d’êtres humains et, par la suite, la division du monde durant un demi-siècle, appelée symbo-
liquement « Guerre froide » et la sujétion des peuples multiples à la domination soviétique.
La Pologne fut victime de l’agression de deux systèmes totalitaires : du socialisme national
allemand et du communisme soviétique. Le pacte Ribbentrop-Molotov conclu le 23 août 1939
par le Reich allemand et la Russie soviétique fut le prélude au conflit mondial qui commença
le 1er septembre 1939 avec l’attaque d’Hitler contre la Pologne, qui fut la première à résister
véritablement, à main armée, face à l’agresseur, brisant la chaine des conquêtes pacifiques
à Berlin. Dix-sept jours plus tard, le 17 septembre 1939, attaquée de l’est, elle a dû combattre
un autre agresseur, l’Union soviétique. La Pologne ecrasée dans un bras de fer mortel, ne céda
pas. Elle ne capitula pas et refusa la collaboration. Dans le conflit armé des années 1939–1945,
la République de Pologne resta, du début jusqu’à la fin, du côté des Alliés.
Quelle est la mémoire de l’Europe par rapport à la Deuxième Guerre mondiale ? Peut-on
oublier ou déformer le cours de ces événements ? Est-il toujours aussi évident, de nos jours,
de savoir qui fut alors victime, et qui bourreau ? La présente publication, publiée par l’Institut
de la Mémoire nationale, rappelle la réalité de cette période.
Or, s’il est vrai que historia magistra vitae est, on ne saurait éduquer les futures géné-
rations et construire une identité nationale sur le mensonge et l’oubli. Une telle politique ne
peut qu’apporter un nouveau mal. La voie de construction de bonnes relations réciproques en
Europe est basée sur la vérité, et seulement la vérité.
La meilleure façon de comprendre un autre pays est de connaître son histoire. J’espère que
le présent résumé sur la République de Pologne durant la Deuxième Guerre mondiale – publié
en huit langues – remplira ce rôle. Je souhaiterais que les Européens respectent mutuellement
leur histoire. Je remercie l’Auteur et les personnes étant à l’initiative de cette idée – ô combien
nécessaire – d’avoir préparé cette publication.
dr Jarosław Szarek
Président de l’Institut de la Mémoire nationale
5
La IIe Guerre mondiale a com-
mencé en 1939 avec l’agression de deux puissances
totalitaires contre la Pologne. Le Reich allemand
l’a attaquée le 1er septembre 1939, et l’URSS le
17 septembre. La coopération germano-sovié-
tique fut à l’origine du cataclysme qui transforma
de façon profonde et irréversible l’histoire de la
Pologne. La fin de la guerre n’a apporté une nou-
velle période de liberté qu’à l’Europe de l’Ouest.
Pour la Pologne, il s’agissait d’une nouvelle période
d’asservissement sous la domination soviétique.
Malgré cette dure épreuve, les générations de Polo-
nais qui se sont succédées ont lutté de manière te-
nace pour la liberté et l’indépendance de leur pays.
La Pologne n’a retrouvé cette dernière qu’après la
chute du communisme en 1989 – cinquante ans
après la tragédie de 1939.
Malgré les années, l’expérience de la Seconde
Guerre mondiale demeure une composante im-
portante de l’identité polonaise. Cependant l’atti-
tude de la République de Pologne pendant toute
la guerre reste toujours un élément sous-estimé
de l’héritage de l’État polonais. C’est également un
point de référence important dans la discussion
sur l’histoire de l’Europe à l’époque des agressions
totalitaires, des crimes et du génocide.
I
L’ORDRE DE VERSAILLES
L’INDÉPENDANCE
En 1918, après 123 années d’asservissement, la Pologne a retrouvé sa place
sur la carte politique de l’Europe. La Première Guerre mondiale et les boulever-
sements intérieurs ont provoqué la chute de tous les pays (Autriche, Allemagne,
Russie) qui avaient envahi et partagé les terrains de la Pologne à la fin du XVIIIe
siècle. Dans ces circonstances, les efforts des Polonais qui luttaient de manière te-
nace pour leurs droits à la liberté et à l’autonomie ont ouvert la voie à la renaissance
d’un pays indépendant. La détermination dans la défense des frontières, et surtout
les brillantes victoires militaires contre les bolcheviks près de Varsovie et sur le Nié-
men en 1920, n’ont pas seulement sauvé l’indépendance de la Pologne, mais ont
également permis d’éviter à la majorité du continent européen de tomber sous
le joug communiste.
En 1939, la Pologne comptait plus de 389 000 km2 et était l’un des plus
grands pays européens. Sa superficie, le nombre de ses habitants et son po-
tentiel économique étaient cependant inférieurs à celui de l’Allemagne ou de
l’URSS, le plus grand pays du monde. Au moment du début de la IIe Guerre
mondiale, la Pologne comptait 35 millions de citoyens, dont – selon des recen-
sements détaillés – 69 % de Polonais. Parmi les autres nationalités, la minorité
ukrainienne, qui se chiffrait à 14 % et habitait surtout les régions du sud et de
l’est, était la plus importante. Les Juifs constituaient la deuxième minorité en
termes de population, c’est-à-dire presque 9 % des citoyens de la Répu-
7
LA DEUXIÈME RÉPUBLIQUE DE POLOGNE ENTRE LES DEUX GUERRES
LETTONIE
LITUANIE
Vilnius
Gdynia VILLE
LIBRE
DE GDAŃSK
ALLEMAGNE
Nowogródek
ALLEMAGNE
URSS
Białystok
Bydgoszcz
Poznań VARSOVIE
Brest
Łódź
Lublin
Kielce
Łuck
Katowice
Cracovie
Lvov
Tarnopol
Stanisławów
TCHÉCOSLOVAQUIE
AUTRICHE
HONGRIE ROUMANIE
Tomasz Ginter
blique de Pologne. Ils étaient dispersés dans tout le pays, particulièrement dans les grandes
villes. Les Biélorusses (un peu plus de 3 %) et les Allemands (plus de 2 %) constituaient les
autres minorités notables de la Pologne d’avant-guerre.
8
LA SOCIÉTÉ DE LA DEUXIÈME RÉPUBLIQUE DE POLOGNE : NATIONALITÉS,
CONFESSIONS ET LANGUES
Langue polonais
yiddish
allemand
ukrainien
biélorusse
russe wileńskie
autre
Nationalité
69% polonaise
14% ukrainienne
pomorskie nowogródzkie
8,5% juive
3% biélorusse białostockie
2% allemande
3,5% autre
poznańskie
warszawskie
poleskie
łódzkie
lubelskie
kieleckie
wołyńskie
La Pologne, revenue à la vie après des années d’asservissement, ainsi que les autres
pays d’Europe centrale et orientale, situés entre l’Allemagne et l’URSS, faisaient partie de
ce qu’on nomme l’ordre de Versailles. Ce n’était donc pas un hasard si la IIe République de
Pologne était intéressée par le maintien en Europe d’une paix durable et la consolidation des
constituants les plus importants de cet ordre.
Mais les voisins totalitaires de la Pologne, c’est-à-dire l’Allemagne nazie et l’URSS com-
muniste, cherchaient inlassablement à démanteler l’ordre de Versailles. Pour Adolphe Hitler, la
récupération des domaines perdus par l’État allemand à la suite de la Première Guerre mon-
diale et l’accès des Allemands à un « espace vital » (Lebensraum) à l’Est du continent étaient
devenus un but stratégique.
9
De son côté, le parti communiste au pouvoir en URSS, ainsi que ses dirigeants, n’avaient
jamais abandonné leurs plans d’élargir l’empire soviétique par le transfert de la révolution vers
d’autres pays d’Europe et sur les autres continents. L’idéologie communiste devait envahir le
monde entier et établir les bases d’un pouvoir soviétique global, permettant la liquidation des
frontières et la construction d’une nouvelle réalité politique et sociale à caractère totalitaire.
L’existence d’une Pologne autonome constituait une barrière à la réalisation de ces plans
de transformation du continent à long terme. La société polonaise, fière de son indépendance
nouvellement retrouvée en 1918 et attachée aux idéaux de liberté civique, était un obstacle
naturel à l’essor des états totalitaires – émanation d’un esclavage moderne.
« L’ESPACE VITAL »
En reconstruisant la puissance du Reich, Adolphe Hitler était obligé de tolérer l’existence de
l’État polonais. En 1934, il a même accepté de signer une déclaration de non-agression. Cepen-
dant, dans le comité étroit des dirigeants allemands, il ne cachait d’aucune manière qu’il traitait
la Pologne comme un obstacle aux plans allemands à long terme. Déjà le 5 novembre 1937,
lors d’une réunion au sein de la chancellerie du Reich avec le ministre de la Guerre, celui des
Affaires étrangères et les commandants des différents corps de l’armée, il avait dit entre autres
que la croissance continue de la population et le manque de terrains agricoles forceraient le
Reich à conquérir, dans les années 1940 au plus tard, « un espace vital » à l’Est de l’Europe.
De fait, Hitler avait déjà exprimé cette opinion dans Mein Kampf, en rejetant les pos-
tulats de récupération par les Allemands des colonies sur les continents lointains. Selon lui,
il valait bien mieux créer des colonies à proximité de l’Allemagne, à l’Est de celle-ci : « La
conquête de nouveaux territoires de colonisation pour le nombre croissant de citoyens (du
Reich) apporte d’énormes avantages, particulièrement si l’on tient compte de son avenir, et
non seulement du moment présent. Le seul espoir de succès de cette politique territoriale
réside dans les conquêtes de terres en Europe, et non pas, par exemple, au Cameroun. La
lutte pour notre existence est une aspiration naturelle (…). La conquête de nouvelles terres
en Europe est, pour cette raison, le seul espoir de l’Allemagne de mener une politique terri-
toriale saine. » Selon sa propre formule, Hitler voyait à l’Est de l’Europe des terres « situées
à proximité de son pays », « pouvant être colonisées par les Européens à grande échelle ».
Dans ces conceptions, il n’y avait pas de place pour un État polonais comptant trente-cinq
10
millions d’habitants, indépendant de l’Allemagne, veillant à ses propres intérêts et séparant
les Allemands de leur « espace vital ».
L’existence de la Pologne libre faisait obstacle aux conceptions d’Hitler. De plus, tout
modèle de coexistence de la Pologne avec le Reich allemand puissant, impérial et totalitaire,
réalisant l’utopie du Lebensraum, constituait pour l’Allemagne un danger mortel. L’histoire
a prouvé que toutes les concessions fondées sur l’espoir d’obtenir l’amitié d’Hitler n’ont fait
qu’ouvrir la voie à une dépendance totale, à la merci du moloch totalitaire.
« LA BARRIÈRE »
La révolution bolchevique avait pour objectif d’être le début d’une nouvelle organisation de
l’ordre global. Tel était son sens idéologique. Ni Lénine ni Staline ne pensaient à créer un ou
plusieurs pays communistes, mais à réaliser une révolution mondiale qui changerait de façon
essentielle l’aspect social, économique et culturel de tous les pays et de toutes les nations.
Il en était déjà question dans le Manifeste communiste de Marx et d’Engels, et les bolcheviks
l’ont souligné maintes fois. Cette utopie était parfaitement exprimée par l’emblème de l’URSS :
la faucille et le marteau sur fond de globe terrestre, dominé par l’étoile rouge. Vladimir Lénine
avait clairement affirmé que les forces armées étaient nécessaires pour « réaliser l’œuvre de
la révolution prolétaire et créer une république soviétique mondiale ». Même la Constitution
de l’URSS de 1924 parle d’« unir les travailleurs de tous les pays dans une République Sovié-
tique Socialiste Mondiale ». Les nouveaux souverains du Kremlin n’ont pas abandonné un seul
instant ces intentions à l’époque de l’entre-deux-guerres. Joseph Staline était un continuateur
des visions utopiques de son prédécesseur. L’établissement du communisme sur le territoire
de l’ancien empire russe ne constituait qu’une étape vers l’objectif.
Dans les conceptions soviétiques, le rapprochement de la révolution en Russie avec une
révolution en Allemagne était un élément clé de la victoire du bolchevisme sur le continent. La
guerre perdue en 1920 contre la Pologne a eu une importance capitale en freinant les progrès
de la révolution. C’est la Pologne qui constituait une barrière aux possessions soviétiques sur
le continent. Les bolcheviks ne doutaient pas que cette défaite avait fait échouer leur intention
d’anéantir l’ordre politique et social de toute l’Europe. Après les batailles de Varsovie et sur le
Niémen, Lénine avait affirmé le 2 octobre 1920 : « En brisant l’armée polonaise, nous rompons
la paix de Versailles, sur laquelle se fonde tout le système actuel des relations internationales.
11
Si la Pologne devenait soviétique (…), la paix de Versailles serait abolie et tout le système inter-
national fondé sur la victoire sur l’Allemagne serait démantelé ». Il ajoutait plus loin : « Encore
quelques jours d’offensive victorieuse de l’Armée rouge, et non seulement Varsovie aurait été
conquise (ce qui ne serait d’ailleurs pas tellement important), mais la paix de Versailles aurait
été ruinée. Voici l’importance internationale de cette guerre polonaise ». Il concluait en disant :
« Voici où se trouve actuellement la source de nos nouvelles difficultés. Lorsque – comme on
le sait – nous avons quelque peu manqué de forces pour accéder à Varsovie (…), lorsque
l’armée après des combats inouïs et héroïques s’est retrouvée au bout de ses forces – nous
avons connu la défaite militaire ».
Ce n’est donc pas sans raison que Staline a qualifié la Pologne de « barrière ». A la fin
des années 1930, les forces de l’armée et de la police de l’URSS, développées au détriment de
toute la société, devaient être prêtes à participer à un conflit européen – au moment opportun.
L’expérience prouvait bien que tout chaos provoqué par la guerre était favorable à la révolution.
Le premier ambassadeur américain à Moscou, William C. Bullitt, a commenté de manière très
pertinente les résolutions du Komintern du 20 août 1935 : « La Russie souhaite profondément
susciter un incendie général dans lequel elle aura une petite participation, en bombardant un
peu de loin, pour renaître après comme un phénix (…) et réaliser une révolution mondiale ».
La situation de la Pologne, située entre deux pays totalitaires et agressifs, était dramatique.
Les deux puissances souhaitaient abolir l’ordre de Versailles, établi après la Première Guerre
mondiale, afin de réaliser leurs objectifs à long terme : les Allemands – « l’espace vital » à l’Est,
les Soviétiques – une révolution communiste globale. La Pologne indépendante, déterminée
à défendre le status quo, était pour eux un obstacle.
II
1939: UNE GUERRE
DE SOLITUDE AU LIEU
D’UNE PRISE EN
TENAILLE ALLIÉE
LA MARCHE ALLEMANDE VERS LA GUERRE
La Pologne fut le premier pays à s’opposer par les armes au Reich allemand gouverné par
Adolphe Hitler. Les succès obtenus dans le développement impuni de ses forces armées et
dans l’agrandissement du territoire de l’Allemagne ne faisaient qu’accroître l’assurance de ce
dernier. Hitler, de même que les bolcheviks, avaient pour règle de signer de façon conjoncturelle
les traités et les accords internationaux à des fins provisoires (propagande incluse). Il définissait
immédiatement les objectifs suivants, allant encore plus loin, sans tenir compte de la lettre et
de l’esprit des engagements contractés.
Il en fut ainsi lors de la conférence de Munich en 1938, lorsqu’Hitler obtint l’accord des
puissances occidentales pour annexer les territoires des régions frontalières de la Tchécoslo-
vaquie. Il se déclara alors le garant principal de l’immuabilité et de l’inviolabilité des frontières
de l’état ainsi amoindri. Les Tchèques espéraient que les concessions et l’abandon des ter-
ritoires frontaliers leur permettraient d’obtenir l’amitié et l’estime de leur puissant voisin, mais
leurs calculs se révélèrent vains. Bien que le nouveau gouvernement de ce que l’on appelait la
IIe République ait essayé de diverses façons de s’attirer la complaisance de Berlin par sa poli-
tique intérieure et étrangère, Hitler prit possession au bout de quelques mois du pays entier,
en l’incluant dans les frontières du Reich.
13
Après les succès de la remilitarisation de la Rhénanie, l’anschluss de l’Autriche, l’annexion
en deux étapes de la Tchéquie et de la Moravie et l’annexion du territoire lituanien de Klaipėda,
Hitler se tourna directement contre la Pologne. Du point de vue formel, ses exigences concer-
naient la Ville Libre de Gdańsk et le territoire polonais de la Poméranie de Gdańsk. Mais dans
la réalité, la pratique d’Hitler avait déjà clairement prouvé que la satisfaction de ses exigences
ne serait qu’une introduction à des exigences renouvelées, menant à la soumission totale de la
Pologne à la politique et aux objectifs du Reich allemand. Pour Hitler, il s’agissait du « problème
polonais », qu’il avait présenté le 25 mars 1939, lors d’une rencontre avec le commandant des
armées de terre Walther von Brauchitsch, de la manière suivante : « La Pologne devrait être
suffisamment brisée pour qu’il ne soit plus nécessaire de compter avec elle comme facteur
politique dans les décennies à venir ».
14
« Boches, laissez le territoire polonais tranquille ». Manifestation anti-allemande en 1939
(H. Zieliński, Historia Polski 1914–1939, Wrocław 1982, p. 278)
vie des hommes, des peuples et des États, il n’y a qu’une seule chose qui soit inestimable.
C’est l’honneur. »
L’Allemagne, qui s’était agrandie durant les années 1930, était en 1939 un pays nettement
plus grand que la Pologne du point de vue du territoire et de la population. La Pologne, depuis
quelques années seulement, bâtissait son capital économique après un démembrement ayant
duré plus d’un siècle. Les Allemands, grâce à des dizaines d’années de développement inaltéré,
disposaient d’une industrie puissante et diversifiée, qui constituait une base pour la production
intensive d’armements tout en apportant à l’économie d’énormes bénéfices.
Néanmoins, la Pologne était décidée à défendre sa liberté et sa souveraineté. Les auto-
rités de la République de Pologne disposaient à cet égard de l’appui de la grande majorité de
15
la société, consciente de l’expérience de la Tchéquie, qui s’était résignée à accepter la perte
de son indépendance.
Maciej Mikulski
Telle devrait être la réponse à l’agression allemande en 1939 conformément aux engagements
britanno-polonais et franco-polonais dans le cadre des alliances (la population à la veille de la
guerre est citée à côté des noms des pays)
16
franco-polonaise de 1939, dans le cas d’une agression allemande contre la Pologne, les forces
armées françaises étaient tenues d’entreprendre immédiatement des opérations aériennes et, dans
les trois jours, « des opérations offensives sur des objectifs limités » ; après quinze jours, la France
était obligée de « procéder à une offensive militaire de ses forces principales contre l’Allemagne ».
Ces engagements étaient complétés par les dispositions du traité polono-britannique du
25 août 1939. L’article 1 de ce traité stipulait clairement que la Grande-Bretagne s’engageait
à « apporter immédiatement » à la Pologne agressée « toute l’aide et tout l’appui qu’elle serait
en mesure de fournir ».
Et réciproquement : la Pologne s’engageait à entreprendre des actions opérationnelles
en cas d’agression allemande contre les pays occidentaux. Dans le cas d’une agression des
Allemands à l’Ouest, la Pologne devait les attaquer à l’Est en les obligeant à diviser leurs forces.
Elle était déterminée à remplir ses devoirs.
Passivité des alliés et la Pologne laissée seule face à l’agression de l’Allemagne totalitaire, de
l’Union soviétique et de la Slovaquie aux côtés des Allemands (la population à la veille de la
guerre est citée à côté des noms des pays)
17
La France et la Grande-Bretagne étaient liées à la Pologne par une alliance antialle-
mande. Mais les accords ne prévoyaient pas de coopération dans le cas d’une agression
soviétique.
18
Fragment du protocole secret additionnel au pacte de non-agression entre l’Alle-
magne et l’Union Soviétique. Moscou, le 23 août 1939
1. Dans le cas d’une réorganisation territoriale et politique des zones appartenant
aux États baltes (Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie), la frontière septentrionale
de la Lituanie devra constituer la limite des sphères d’influence de l’Allemagne et
de l’URSS. En fonction de quoi, les droits de la Lituanie sur la zone de Vilnius sont
reconnus par les deux parties.
2. Dans le cas d’une réorganisation territoriale et politique des zones apparte-
nant à l’État polonais, les sphères d’influence de l’Allemagne et de l’URSS seront
délimitées approximativement par les rivières Narew, Vistule et San.
La question de savoir si l’intérêt des deux parties rend souhaitable la conserva-
tion d’un État polonais indépendant, et celle des limites qui doivent être fixées à cet
État ne pourront être déterminées qu’en fonction des développements politiques
ultérieurs. En tout état de cause, les deux gouvernements régleront cette question
par des accords à l’amiable.
3. Pour ce qui est du sud-est de l’Europe, la partie soviétique rappelle à l’attention
ses prétentions sur la Bessarabie. La partie allemande déclare son désintéressement
politique complet pour ce territoire.
4. Ce protocole sera considéré comme strictement secret par les deux parties.
LE PACTE RIBBENTROP-MOLOTOV
Cependant, les plans d’expansion territoriale regroupèrent l’Allemagne et l’URSS dans une com-
munauté d’intérêts temporaire contre la Pologne et d’autres plus petits États de la région. Il fut rapi-
dement clair que l’existence de la Pologne libre était essentielle pour le maintien de la liberté des
autres pays situés entre la Baltique et la mer Noire. Pour Hitler, une alliance avec Staline était une
garantie de succès supplémentaire : elle augmentait les chances de gagner rapidement la guerre
contre la Pologne. Le 23 août 1939, un accord germano-soviétique fut signé à Moscou, connu
19
PLAN INITIAL DE PARTAGE DES PAYS ENTRE L’ALLEMAGNE
ET L’URSS, CONFORMÉMENT AU PROTOCOLE SECRET
DU PACTE RIBBENTROP-MOLOTOV DU 23 AOÛT 1939
Ligne Ribbentrop-
-Molotov
Maciej Mikulski
LIGNE DE PARTAGE DE LA POLOGNE ET DES PAYS LIMITROPHES
ENTRE L’URSS ET L’ALLEMAGNE, APRÈS L’AMENDEMENT
DU PACTE RIBBENTROP-MOLOTOV DU 28 SEPTEMBRE 1939
Ligne Ribbentrop-
-Molotov après les
modifications ap-
portées le 28 sep-
tembre 1939
Maciej Mikulski
sous le nom des chefs de la diplomatie de l’Allemagne et de l’URSS : le pacte Ribbentrop-Molo-
tov. Ce traité, signé par deux puissances totalitaires, ouvrait de fait la voie au début de la guerre.
Les avantages territoriaux mutuels furent décrits dans un protocole secret rattaché à ce
« pacte de non-agression ». Celui-ci prévoyait le partage de la Pologne le long des rivières Narew,
Vistule et San, et définissait également les sphères d’influence de l’URSS et du Reich allemand
en Europe Centrale et Orientale. Hormis la Pologne de l’Est, la zone soviétique devait compor-
ter la Finlande, l’Estonie, la Lettonie et la Bessarabie roumaine. L’Allemagne devait recevoir la
partie occidentale de la Pologne et la Lituanie avec la région polonaise située autour de Vilnius.
Après la IIe Guerre mondiale, les dirigeants allemands furent accusés devant le Tribunal
militaire international de Nuremberg de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre et de
crimes contre la paix. On essaya de joindre aux actes le texte du protocole secret du pacte
Ribbentrop-Molotov, comme preuve irréfutable de la responsabilité du Reich allemand dans le
déclenchement de la guerre et de son rôle d’État agresseur. Pour tous ceux qui connaissaient
le contenu de ce document, il était clair que celui-ci confirmait un rôle identique de la part de
l’URSS : celui d’État agresseur, coresponsable du déclenchement de la Seconde Guerre mon-
diale. La partie soviétique, présente officiellement à Nuremberg comme accusateur, comprit
rapidement que la vérité sur le protocole secret du pacte Ribbentrop-Molotov révélerait que
les Soviétiques devaient eux aussi être au banc des accusés. Elle fit donc tout pour que le
document ne soit ni attaché aux actes du procès, ni rendu public. En URSS et dans les pays
satellites asservis par celle-ci (dont la Pologne), toute révélation du texte de ce document, voire
même d’informations sur son existence, était interdite jusqu’aux années 1980. Sous les régimes
communistes, toute mention de ce document était menacée de peines sévères.
L’AGRESSION ALLEMANDE
Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne à l’Ouest, et – conjointement avec la
Slovaquie – au Sud. Les forces armées du Reich comptaient plus de 1,6 million de soldats, équi-
pés d’environ 10 000 canons et mortiers, de plus de 2 700 chars et de 1 300 avions de combat.
La Pologne disposait d’une armée relativement forte, mais nettement inférieure à l’armée
allemande – à cause de la différence des potentiels évoquée plus haut. Dans le cadre d’une
mobilisation inachevée, elle pouvait opposer à l’envahisseur environ 1 million de soldats, 4 300
canons et mortiers, environ 880 chars et voitures blindées et 400 avions de combat.
22
LES AGRESSIONS CONTRE LA POLOGNE AU MOIS DE SEPTEMBRE 1939
LETTONIE
LITUANIE
Vilnius
Gdańsk
VILLE
LIBRE ALLEMAGNE
DE GDAŃSK
URSS
Poznań
Varsovie
ALLEMAGNE Cracovie
Lvov
SLOVAQUIE
Tomasz Ginter
HONGRIE ROUMANIE
Toutefois, selon les hypothèses retenues, cela devait être une guerre de trois pays alliés
contre l’agression du Reich allemand. La menace d’une attaque de la part de la France et de
la Grande-Bretagne devait forcer Hitler à entreprendre une lutte sur deux fronts. Comme dans
le cas de l’attaque de la Russie à l’Est en 1914, cela aurait mis fin aux rêves allemands de
mener une guerre éclair (Blitzkrieg).
23
Bombardement d’artillerie de Westerplatte par les navires allemands en septembre 1939
(CNA)
Dès les premiers instants de la guerre, la Pologne remplissait ses obligations découlant
de l’alliance. Elle s’opposa de manière décidée à l’ennemi dans l’attente d’opérations militaires
de la part de ses alliés. En septembre 1939, les Polonais se battaient en étant conscients que,
dans le combat contre les Allemands, seul un effort commun de la coalition pouvait changer
leur situation stratégique.
La résistance résolue de la Pologne vis-à-vis de l’agresseur allemand força les alliés
à entreprendre des actions significatives. Lorsqu’Hitler rejeta l’ultimatum des pays occiden-
taux, la France et la Grande-Bretagne déclarèrent officiellement la guerre au Reich allemand
le 3 septembre 1939. Londres fut suivi par la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Indépendamment
du développement ultérieur de la situation, Hitler connut ainsi sa première défaite : il ne parvint
pas à réduire l’invasion de la Pologne à l’échelle d’un conflit bilatéral local.
24
A la frontière française stationnaient des divisions peu nombreuses et faiblement armées, pri-
vées d’un matériel militaire lourd. Les forces blindées allemandes, l’artillerie et l’aviation furent
presque dans leur totalité lancées contre la Pologne.
Les plans défensifs polonais prévoyaient de livrer bataille dans la zone frontalière et
de transférer progressivement la défense sur la ligne des rivières Narew, Vistule et San dans
l’attente des opérations des armées françaises et britanniques, qui auraient allégé la situa-
tion des combattants polonais. On avait préparé en secret d’énormes dépôts de carburant et
des terrains d’atterrissage pour les avions britanniques qui devaient, par rotation, attaquer les
armées allemandes avec un atterrissage en Pologne. La Pologne attendait tous les jours avec
espoir que Londres et Paris remplissent leurs engagements d’alliés.
Les Allemands étaient conscients du danger que représenterait alors pour eux une attaque
à l’Ouest. Profitant du tracé de la frontière polonaise, propice à leur tactique, ils s’efforcèrent
d’encercler rapidement les troupes polonaises et de les détruire avant qu’elles ne se retirent
derrière la ligne de la Vistule. S’ils ne parvinrent pas à réaliser ce plan, leurs armées blindées
pénétrèrent toutefois profondément à l’intérieur du territoire polonais. Après des combats fron-
taliers acharnés dans la Mazovie du Nord, la Poméranie, la Silésie et au sud de la Pologne, les
troupes polonaises furent obligées de se retirer, mais les Allemands ne réussirent pas à détruire
les forces principales. La longue défense de la capitale polonaise commença le 8 septembre
1939. Le lendemain, à l’ouest de Varsovie, sur les bords de la Bzura, deux armées polonaises
attaquèrent avec succès les assaillants allemands et poursuivirent pendant une dizaine de jours
l’une des plus grandes batailles de la guerre défensive polonaise de 1939. L’attaque polonaise
obligea les Allemands à corriger leurs plans, ralentissant leur offensive. Le changement de la
situation militaire polonaise était toujours possible, à condition que les Allemands soient obligés
de transférer une partie de leurs troupes à l’Ouest.
Les alliés occidentaux de la Pologne auraient dû, dans leur propre intérêt, remplir leurs
engagements vis-à-vis des Polonais, en entreprenant immédiatement des opérations militaires
pour forcer Hitler à transférer une partie de ses troupes du front Est. La résistance farouche de
la Pologne ouvrait à la France et à la Grande-Bretagne la possibilité de terminer rapidement et
victorieusement le conflit avec le Reich allemand. Le développement de la situation militaire et
les succès allemands sur le front dépendaient de la détermination et de la rapidité des opéra-
tions armées à l’Ouest. La guerre déclenchée par les Allemands en septembre 1939 ne devait
pas inévitablement se transformer en cataclysme continental et mondial.
25
Défenseurs de Varsovie près de l’épave d’un avion allemand abattu en septembre 1939
(photo : Julien Bryan/AIPN)
26
En septembre 1939, la cavalerie polonaise utilisait les chevaux principalement pour se dé
placer. Elle participait habituellement aux affrontements armés à pied, se battant avec des
armes antichars contre des chars allemands. Sur la photo : quelques-uns des quelques
dizaines de chars détruits de la 4e Division blindée allemande, arrêtés avec succès près de
Mokra par les unités de la Brigade de Cavalerie de Volhynie (domaine public)
27
Soldats de l’Armée polonaise en 1939 (NAC)
L’AGRESSION SOVIÉTIQUE
Hitler jouait le tout pour le tout. Lorsque ses plans visant à dissocier totalement la France et la
Grande-Bretagne des événements en Pologne échouèrent (ces pays ayant déclaré la guerre
28
à l’Allemagne), il ne pouvait pas être sûr à 100 % qu’ils n’entreprendraient pas d’opérations
militaires. Il voulait d’autant plus en finir le plus vite possible avec la Pologne. Le silence de
l’allié soviétique du Reich ne faisait qu’accroître la tension. Hitler, n’étant pas sûr du compor-
tement de la France et de la Grande-Bretagne, réclamait avec impatience que l’URSS attaque
la Pologne du côté est.
Berlin fut soulagé le 17 septembre 1939. C’est ce jour-là que l’Armée rouge traversa, sur
toute la ligne, la frontière polono-soviétique, en se heurtant seulement à la résistance des unités
du Corps de Protection des Frontières (KOP) et de rares formations régulières ou volontaires de
l’armée polonaise. La Pologne avait dépêché toutes les forces possibles contre les Allemands.
Même les bataillons du KOP étaient affaiblis, car une partie des unités avait été transférée
auparavant pour affronter les Allemands. Plus de 600 000 soldats soviétiques, accompagnés
par l’artillerie et les forces blindées et soutenus par l’aviation, se dirigèrent vers le cours central
de la Vistule. C’est à cet endroit que devait se trouver la nouvelle frontière germano-soviétique,
fixée dans le pacte Ribbentrop-Molotov, la rive gauche de Varsovie devant tomber aux mains
d’Hitler et la rive droite aux mains de Staline.
Dans ces circonstances, même la résistance farouche des formations du KOP et des
détachements de l’armée, aidés de la population civile, ne pouvait arrêter les forces d’inva-
sion soviétiques collaborant avec les Allemands. Certaines unités avaient reçu du comman-
dant en chef, voulant sauver un maximum de troupes, l’ordre d’éviter les combats avec les
bolcheviks, sauf en cas d’assaut de leur part ou de tentative de désarmer les unités polo-
naises. Cependant, sur tout le territoire concerné par les opérations de l’Armée rouge, c’est
bien cette attitude des agresseurs soviétiques qui était la plus courante. Les plus grandes
batailles avec les troupes soviétiques se sont déroulées à Szack (29–30 septembre) et
à Wytyczno (1er octobre).
L’invasion de l’Armée rouge permit de fermer à l’Est l’étau de l’agression contre la Pologne
isolée. Seules quelques petites sections des frontières avec la Lituanie et la Lettonie, mais aussi
avec la Roumanie et la Hongrie (la Ruthénie subcarpatique) ne furent pas attaquées. Dans
cette situation, ni la Pologne, ni aucun autre pays n’auraient pu gagner cette guerre. Aucun pays
n’aurait été capable de supporter les coups portés à la Pologne en 1939.
Malgré leur situation désespérée, les Polonais luttèrent jusqu’au bout. L’invasion sovié-
tique rendit impossible les plans de regroupement de toutes les unités qui n’avaient pas été
brisées dans la partie sud-est du pays. Les Allemands constataient avec satisfaction le silence
29
régnant sur le « front » occidental, le long de la frontière française. Lorsque les envahisseurs
totalitaires achevaient l’armée polonaise, les avions alliés bombardaient les villes allemandes
uniquement … avec des tracts de propagande.
30
Varsovie repoussa les attaques des Allemands jusqu’au 28 septembre 1939. Sur la photo :
le Château royal de Varsovie brûle après un raid aérien allemand (NAC)
que profitant d’une situation (géographique) vis-à-vis de l’ennemi beaucoup plus avantageuse
que celle de la Pologne, bien que disposant d’une armée nettement plus forte et agissant en
coopération avec les troupes de Grande-Bretagne, de Belgique et des Pays-Bas, ne lutta que
pendant six semaines et demie, à peine un peu plus que la Pologne attaquée de toutes parts
par les puissances totalitaires.
L’attitude de la Pologne en septembre 1939 mit fin aux conquêtes faciles et impunies
qui renforçaient le pouvoir d’Hitler. Si, à cause de la passivité des alliés en 1939, l’Allemagne
ne connut pas encore le goût de la défaite, c’est la résistance des Polonais qui transforma
l’agression allemande en un conflit international. Et quels que furent les développements de
ce conflit, il s’agissait là du commencement de la défaite définitive du Reich allemand et de
son chef nazi.
31
III
33
nement de la République de Pologne. Du
point de vue du droit national et interna-
tional, elle était la seule base légale de
l’existence du gouvernement polonais et
de sa reconnaissance en tant que conti-
nuateur légal de la Pologne indépendante.
C’était un élément extrêmement important
de la continuité de l’État. »
L’ÉTAT EXISTE
La République de Pologne resta partie
combattante et membre de la coalition
antiallemande du premier au dernier jour
de la guerre. Grâce à l’exil des autorités
de la Pologne dans des pays alliés, l’État
polonais ne cessa pas d’exister, mal-
gré l’occupation de son territoire par les Władysław Raczkiewicz – président de la Répu-
agresseurs. La continuité juridique entre blique de Pologne de 1939 à 1947 (NAC)
les institutions de la IIe République et les
institutions établies en exil fut décisive quant à la légalité nationale des organes des pouvoirs
clandestins, créés sous leur autorité dans le pays occupé.
Le président Raczkiewicz nomma le général Władysław Sikorski chef du premier gouver-
nement en exil. Après sa mort tragique à Gibraltar en juillet 1943, il fut remplacé par le chef du
parti paysan, Stanisław Mikołajczyk. Le socialiste Tomasz Arciszewski devint Premier ministre
en novembre 1944. En 1939, le Premier ministre Sikorski prit aussi la fonction de chef des
Forces armées de la République de Pologne. Après sa mort tragique, le président confia ce
poste au général Kazimierz Sosnkowski. Après la démission de celui-ci, dès septembre 1944,
cette fonction échut, pendant l’Insurrection de Varsovie, au commandant en chef de l’Armée
de l’Intérieur (AK), le général Tadeusz Komorowski (pseudonyme « Bór »). Lorsque celui-ci se
retrouva en captivité après la chute de l’Insurrection, les devoirs de chef des Forces armées
furent assumés par le général Władysław Anders.
34
Le gouvernement de la République
de Pologne en exil rassemblait les diffé-
rentes options politiques, aussi bien de
gauche que du centre et de droite ; on
veillait à ce qu’il reste de facto un Gou-
vernement de l’Unité Nationale, réunissant
des représentants de toutes les factions et
de tous les milieux politiques de Pologne.
Cette appellation a été utilisée maintes fois.
COALITION ET ISOLEMENT
La République de Pologne garda la pos-
sibilité de participer à la politique interna-
tionale, la capacité juridique de signer des
traités et celle de prendre des engage-
Le général Władysław Sikorski – Premier
ments au nom de la société polonaise. Elle
ministre de la République de Pologne et com-
demeura également membre de la Société mandant en chef des Forces armées de 1939
des Nations. Ce fait est clairement confirmé à 1943 (IPMS/KARTA)
par la participation de la délégation polo-
naise à l’Assemblée de la Société des Nations du 11 décembre 1939. Les ambassades et les
représentations polonaises à l’étranger ne cessèrent pas de fonctionner.
On présupposait que la Pologne, dans l’avenir, en tant que membre de la coalition vic-
torieuse, co-déciderait du destin de l’Allemagne vaincue, du changement des frontières, des
réparations de guerre, du nouvel ordre européen. Le gouvernement déclarait dans son pro-
gramme : « La libération de la Patrie, afin qu’elle retrouve sa place dans la famille des nations
libres, est l’objectif fondamental du Gouvernement de la République de Pologne ». En définitive,
malgré la guerre défensive perdue et les pertes subies, la Pologne devait ressortir de cette
guerre renforcée – autant du point de vue politique que du point de vue territorial (grâce à la
révision des frontières avec l’Allemagne). Et, ce qui n’est pas sans importance, renforcée éga-
lement dans sa dimension morale – en tant que pays qui a été le premier à s’opposer à Hitler
et avait rempli ses obligations d’allié.
35
La situation de la Pologne était pourtant compliquée, pas seulement à cause de l’occupa-
tion et du fait que son gouvernement devait fonctionner en exil. Dans les années 1939–1941, la
République de Pologne était en état de guerre avec deux puissances totalitaires : l’Allemagne
et l’URSS, même si les deux guerres n’avaient pas été déclarées du point de vue formel par
les envahisseurs. Ces deux guerres étaient aussi le résultat d’agressions qui n’avaient pas
été provoquées.
Toutefois, dans ces nouvelles circonstances, bien que le fait de la collaboration germano-
-soviétique fût connu et que les autorités de la République de Pologne dussent fonctionner en
exil, les Britanniques et les Français ne leur laissaient pas d’illusions. Ils faisaient clairement
comprendre aux Polonais que la guerre avec les Allemands constituait un problème commun,
mais que la guerre avec les Soviétiques était un problème uniquement polonais. En principe,
les deux puissances faisaient abstraction du conflit polono-soviétique.
Il en ressortait – comme cela fut constaté lors d’une des réunions du gouvernement de la
République de Pologne – que « la Pologne était le seul pays européen en état de guerre avec
les Soviétiques ». La Pologne ressentait douloureusement cet isolement.
Bien que l’URSS ait rempli ses obligations d’allié à l’égard du IIIe Reich en agressant la
Pologne, bien qu’elle ait rompu les accords internationaux et bilatéraux (y compris le pacte de
non-agression polono-soviétique de 1932), Staline parvint à réussir là où Hitler avait échoué :
réduire le conflit polono-soviétique à une dimension uniquement bilatérale.
36
Soldats de la Brigade autonome de chasseurs de Podhale. La brigade était prête à participer
à la guerre soviéto-finlandaise dans le cadre du corps franco-britanno-polonais, qui devait
aider la Finlande. Finalement, elle a participé aux combats pour la défense de la Norvège
contre les Allemands en 1940 (CNA)
entreprit de former les Forces Armées Polonaises. En quelques mois, une armée comptant
plus de 85 000 soldats fut créée en France.
Une chance de rompre l’isolement polonais vis-à-vis de l’agresseur soviétique apparut au
tournant des années 1939–1940. Après l’attaque sur la Finlande en novembre 1939, l’URSS
fut bannie de la Société des Nations. On commençait à voir de plus en plus nettement que les
deux États totalitaires (le Reich allemand et l’URSS), mus par leur idéologie impériale, avaient
d’un commun accord embrasé un conflit mondial afin non seulement de se rendre maîtres des
terrains qu’ils s’étaient partagés dans le pacte Ribbentrop-Molotov, mais aussi pour dominer
de façon durable les autres nations du continent.
La conscience du fait que ces deux pays totalitaires liés par un pacte étaient un ennemi
pour le monde libre commençait à percer. C’est ainsi que la conception d’envoyer en aide à la
Finlande un corps international composé de troupes britanniques, françaises et polonaises fit
son apparition. Le gouvernement polonais y voyait une chance de soutenir la Finlande, mais
aussi de mettre en évidence, sur la scène internationale, le problème de l’agression soviétique.
37
La Brigade autonome de chasseurs de Podhale fut désignée pour participer à l’expédition.
Mais les préparatifs des alliés se prolongeaient. Finalement on abandonna le projet lorsque la
Finlande, après plusieurs mois de résistance héroïque, signa en mars 1940 une paix mettant
fin à la guerre avec l’URSS (cette paix ne faisait d’ailleurs que confirmer toutes les faiblesses
des forces armées soviétiques).
Ainsi la Pologne se retrouvait de nouveau isolée face à l’agresseur soviétique.
38
sa défense par des navires de guerre polonais et des unités de terre (entre autres durant la
bataille de Narvik en mai–juin 1940).
En juin 1940, les soldats polonais se battirent pour défendre la France. Disséminés dans
différents corps tactiques français, ils participèrent aux luttes avec les Allemands, entre autres
sur la Sarre, sur le canal de la Marne au Rhin, à Lagarde, sur la Somme et en Champagne.
Les aviateurs polonais défendirent la Belgique et la France du Nord, en protégeant entre autres
Paris. Dès 1939, les navires de la Marine de guerre polonaise participèrent à la protection des
convois alliés sur l’Atlantique ainsi qu’à des opérations en Méditerranée. En raison de la rapi-
dité fulgurante des succès allemands, seule une partie des forces armées reconstruites réussit
à quitter la France après la défaite et à rejoindre les Iles Britanniques.
Après la chute de la France, la Pologne, bien qu’encore plus affaiblie, devint pour quelques
mois le plus important allié européen de la Grande-Bretagne. Le président Raczkiewicz fut reçu
avec tous les honneurs, sur les Iles Britanniques, par le roi en personne. Chaque soldat comp-
tait. On procéda à une nouvelle reconstruction des Forces Armées Polonaises, en formant un
corps de plus de 30 000 soldats.
Mais c’est l’engagement de plus de 9 000 aviateurs polonais en Grande-Bretagne qui
fut l’apport le plus important de la Pologne pendant cette phase de la guerre. Les divisions de
chasseurs et de bombardiers polonais furent formées pour participer avec succès à la Bataille
d’Angleterre et – dans les années suivantes – à des combats et à des bombardements sur
diverses parties du continent. Les pilotes polonais pouvaient se vanter d’avoir abattu 12 % de
tous les avions allemands détruits au-dessus de la Grande-Bretagne. La marine et les unités
de terre polonaises eurent également leur part dans la défense de la Grande-Bretagne.
39
OCCUPATION DU TERRITOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE POLOGNE DANS LES
ANNÉES 1939–1941
LETTONIE
LITUANIE
En août 1940, l'URSS a annexé la Lituanie,
la Lettonie et l'Estonie.
Vilnius
Gdańsk
OC ALLEMAGNE
OC SO CU URSS
AL CU VI PA
Białystok
LE PA ÉT T
Poznań
I Q IO VARSOVIE
M T
Brześć
AN IO U N
Łódź
E
DE N
Wrocław Lublin
Łuck
Katowice
ALLEMAGNE
Cracovie
Lvov
SLOVAQUIE
Tomasz Ginter
Zones annexées par l'URSS
en août 1940
HONGRIE
ROUMANIE
40
OCCUPATION DU TERRITOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE POLOGNE DANS LES
ANNÉES 1941–1944
Vilnius
Gdańsk
ALLEMAGNE
Białystok
Poznań
OCCUPATION VARSOVIE
Brześć
ALLEMANDE
Łódź
Lublin
Wrocław
Łuck
ALLEMAGNE
Katowice
Cracovie
Lvov
SLOVAQUIE
Tomasz Ginter
HONGRIE
L’OCCUPATION SOVIÉTIQUE
Quant à l’URSS, elle occupa plus de la moitié du territoire de la République de Pologne – plus
de 201 000 km2 au total. Les territoires de l’est de la République de Pologne furent en grande
partie incorporés aux républiques soviétiques de Biélorussie et d’Ukraine. L’annexion fut « for-
mellement » déclarée après le simulacre tragicomique d’élections aux Assemblées Populaires
organisé par Moscou. Il s’agissait d’une mise en scène de propagande organisée à grande
échelle, selon des procédures prétendument démocratiques, réalisée dans une ambiance de
terreur, avec des résultats préparés à l’avance, sous le contrôle de la police politique soviétique
(NKVD) et en violation des règles élémentaires du droit international.
En octobre 1939, les autorités soviétiques forcèrent la Lituanie à accepter des bases de
l’Armée rouge sur son territoire, en lui donnant « en cadeau » la région polonaise de Vilnius.
Il s’agissait d’une région revendiquée par la Lituanie avant la guerre, bien qu’elle fût habitée
dans une très grande majorité par des Polonais.
Pour l’URSS, le transfert de la région de Vilnius n’était qu’une « opération technique » –
une étape de l’agrandissement de l’empire. Staline était parfaitement conscient du fait qu’après
42
la défaite de la Pologne et au regard des accords avec les Allemands, les petites républiques
baltes se retrouveraient à sa merci. C’est pour cette raison que, durant le printemps et l’été
1940 – au moment même de la chute de la France – toute la Lituanie (avec la région de Vilnius,
bien entendu), la Lettonie et l’Estonie furent occupées par l’Armée rouge et proclamées bientôt
nouvelles « républiques soviétiques ».
LE GOUVERNEMENT GÉNÉRAL
Le Gouvernement général (GG) fut créé sur les terres polonaises, de 1939 à 1945, sur décision
d’Hitler, à la suite d’un décret interne du « chef et chancelier du Reich » datant d’octobre 1939. Ce
décret ne laissait aucune place à une quelconque forme étatique polonaise, même symbolique.
43
Aucun organisme étatique de collaboration ne vit le jour pendant toute la guerre. Tout le pouvoir
administratif du Gouvernement général était aux mains des structures d’occupation du Reich
allemand. A sa tête, on plaça un Allemand, Hans Frank qui, en tant que gouverneur général, était
subordonné directement à Hitler. Les structures locales furent reconstruites dans le cadre de la
structure d’occupation du pays, de manière à assurer leur contrôle complet par les Allemands.
Sur les terrains du Nord et de l’Ouest, destinés à une unification rapide avec le Reich, les
Allemands menèrent déjà, dans les premiers mois de l’occupation, une action massive d’expulsion
des Polonais et des Juifs. On estime à 900 000 personnes le nombre de citoyens de la République
de Pologne expulsés alors de leurs demeures. Sur ces territoires, l’occupant ferma non seulement
les écoles polonaises, mais il interdit également, sous la menace de peines sévères, l’emploi en
public de la langue polonaise. Cela dit, dans le Gouvernement général, l’allemand reçut le statut
de langue officielle, alors qu’on n’attribua au polonais que le statut de langue « admissible ».
Le territoire du Gouvernement général était, sur la carte du Reich, une zone délimitée où
pouvaient résider provisoirement les Polonais et les Juifs (y compris ceux qui avaient été expul-
sés des terres immédiatement incorporées complètement au Reich). Il s’agissait d’en faire une
sorte de base agricole et de matières premières ainsi qu’un réservoir de main d’œuvre esclave
et bon marché pour le reste de l’Allemagne. En conséquence, tout enseignement au-dessus
du niveau élémentaire fut interdit. L’enseignement supérieur et secondaire pour les Polonais fut
totalement supprimé et les écoles primaires ne purent plus dispenser qu’un programme d’ensei-
gnement très restreint. La presse polonaise fut également supprimée et remplacée par des jour-
naux en langue polonaise, qui étaient intégralement un instrument de propagande allemande.
44
des valeurs nationales allemandes. Il convient de traiter de la même façon les
éléments criminels.
L’expulsion a pour objectif :
a) le nettoyage et la sécurisation de nouveaux territoires allemands,
b) la création de logements et d’emplois pour les volksdeutsche immigrants.
L’action d’évacuation doit impérativement répondre à ces objectifs, par principe
sans tenir compte de tout autre intérêt.
2) Suite à la réunion auprès du Gouverneur général à Cracovie, la déportation [de
la population] du pays de la Warta concerne, pour commencer, sur la période du
15.11.1939 au 28.02.1940, 200 000 Polonais et 100 000 Juifs.
3) Les territoires situés au sud de Varsovie et de Lublin ont été désignés comme
région d’installation des déportés.
4) Dans le cadre de cette première opération, il convient de déporter des districts
ruraux tous les Juifs, et parallèlement au moins 2 000 Polonais des districts les
plus petits et un nombre proportionnellement supérieur des plus grands.
Les villes ci-après, non incluses dans les districts, doivent préparer à la déportation :
Poznań : environ 35 000 Polonais et tous les Juifs
Łódź : environ 30 000 Polonais et 30 000 Juifs
Gniezno : environ 2 300 Polonais et tous les Juifs
Inowrocław : environ 2 300 Polonais et tous les Juifs.
Les contingents des Polonais et des Juifs destinés à la déportation des villes non
incluses dans les districts ainsi que de ceux des districts ruraux, seront évacués dans
les délais précisés au point 2. […] Le terrain ne sera nettoyé et sécurisé, avec toutes les
conséquences, que dès lors que la couche des dirigeants intellectuels, toute l’intelli-
gentsia ainsi que tous les éléments politiquement hostiles et criminels seront éliminés.
Il convient aussi de déporter toutes les personnes qui se considèrent comme Polo-
nais. Quant à l’intelligentsia, il n’est pas nécessaire de constater le fait de son activité
politique ou antiallemande. De plus, il faut de toute manière prendre en compte la
création de logements et d’emplois pour les reichs- et volksdeutche qui s’installent.
Source : J. Böhler, K.-M. Mallmann, J. Matthäus, Einsatzgruppen w Polsce, Warszawa 2009,
p. 203–204.
CARACTÈRE TEMPORAIRE
La décision de créer le Gouvernement général ne dévoilait ni les véritables desseins du chef du
Reich vis-à-vis de la nation polonaise ni ses plans pour le futur. Il ne s’agissait que d’une étape
dans la réalisation de plans prévus à long terme, consistant à transformer la partie orientale du
45
continent selon le concept « d’élargissement de l’espace vital » pour la nation allemande. Les
plans ultérieurs, précisés de façon plus détaillée après l’agression allemande contre l’URSS,
étaient basés sur le concept de la déportation massive de presque toute la population non-
allemande sur les territoires de la Sibérie (Generalplan Ost). Mais la réalisation de ce concept
ne pouvait être garantie que par la victoire militaire totale de l’Allemagne. Dans le cadre de
« l’espace vital allemand », ces territoires devaient obtenir dans l’avenir un caractère purement
allemand grâce à l’introduction de nouveaux colons de nationalité allemande à la place des
Juifs, des Polonais et des autres nationalités.
Entre-temps, les Allemands manquaient de personnel pour pourvoir complètement les
postes des structures administratives du territoire du Gouvernement général. Pour l’exécution
de leurs ordres, ils se servirent donc – également sous la contrainte – d’une partie des cadres
de l’administration publique polonaise locale. Une nouvelle structure administrative fut créée.
Le pouvoir civil local échut aux starostes : cette fonction était confiée à des Allemands, venus
le plus souvent du Reich. Le pouvoir local polonais d’avant-guerre fut de facto supprimé en
juin 1940. Les maires des villes, communes et villages ont été réduits au rôle de fonctionnaire
à exécuter passivement les ordres des fonctionnaires allemands, étroitement surveillés par les
autorités d’occupation.
Après l’attaque de l’Allemagne contre l’URSS, la totalité du territoire polonais se retrouva
rapidement sous l’occupation allemande. Hitler incorpora la région de Białystok en tant que
Bezirk Bialystok et la Galicie de l’Est avec Lvov, comme nouveau district du Gouvernement
général dans l’enceinte du Reich de la Grande Allemagne. Les autres terrains de l’Est et du
Nord-Est de la République de Pologne furent rattachés au Reichskommisariat Ukraine et au
Reichskommissariat Ostland, qui regroupait aussi la Biélorussie et les pays Baltes. Cet état de
choses dura jusqu’en 1944.
En janvier 1944, l’Armée rouge pénétra de nouveau en Pologne et commença à occuper
ses territoires de l’Est. Bien que la Pologne fît partie du camp allié, les Soviétiques incorpo-
rèrent de force ces terrains dans les frontières de l’URSS, en commençant ainsi une nouvelle
étape d’asservissement.
IV
LA TERREUR
DE L’OCCUPATION
ET LE GÉNOCIDE
LE CRIME AU QUOTIDIEN
C’est l’impossibilité d’assurer une protection directe à ses citoyens, soumis à la terreur des deux
pays occupants, qui constitua la plus grande tragédie des structures nationales de la République
de Pologne, lorsque celle-ci succomba, lors d’une lutte inégale, à ses envahisseurs. Chaque
territoire régi par le pouvoir des agresseurs totalitaires fut en effet soumis à une politique de
terreur qui touchait toutes les couches et tous les groupes nationaux de la société polonaise.
Une partie relativement petite du pays – infime si on la compare aux terrains occupés par
l’Allemagne et l’URSS – était sous l’occupation de la Slovaquie. En effet, l’État slovaque, en
récompense de sa participation à l’agression allemande, reçut d’Hitler les terrains frontaliers
du Spisz polonais (Polnische Zips) et de l’Orava. La Slovaquie y mena sa propre politique anti-
-polonaise, puis antijuive.
Dès les premiers jours de l’occupation, les droits des Polonais furent considérablement
restreints et soumis à la domination impitoyable des services allemands. Quant aux citoyens
juifs de la République de Pologne, les Allemands les repoussèrent tout en bas de l’échelle
sociale : ils furent rapidement privés de toute protection juridique. Dès les premiers jours
de l’occupation, les Allemands humiliaient la population juive de façon démonstrative. Dès
le début de la guerre, les actes de criminalité et de violence collectifs et individuels contre
les Juifs faisaient partie de la vie quotidienne de la terreur fondée sur la toute-puissance de
l’occupant allemand.
47
Dès les premières semaines de l’occupation, les Allemands s’efforcèrent d’éliminer de
façon impitoyable les représentants de l’intelligentsia polonaise. Il s’agissait de supprimer « la
couche dirigeante » pour faire des Polonais une nation sans élites. A cette fin, ils utilisèrent divers
stratagèmes. Par exemple, les professeurs des universités de Cracovie, qui avaient été invités
à une conférence donnée par un représentant des autorités allemandes, furent arrêtés dans les
locaux de l’université pour être immédiatement transportés dans des camps de concentration.
Au printemps et en été 1940, les Allemands procédèrent, dans tous les districts du Gou-
vernement général, à une « action de pacification extraordinaire », c’est-à-dire à l’action AB (en
allemand Ausserordentliche Befriedungsaktion) visant la société polonaise. Il s’agissait d’une
opération d’arrestation et d’extermination d’environ 6 500 personnes considérées comme pré-
destinées à la résistance, ainsi que de membres des élites intellectuelles polonaises.
Dès l’automne 1939, les Allemands procédèrent à des massacres collectifs et des exé-
cutions de la population, en fusillant des personnes de mérite, des hommes politiques, des
chercheurs, des prêtres et des anciens combattants d’organisations de lutte pour l’indépen-
dance. Parmi les différents lieux de meurtres collectifs, on peut citer Palmiry, près de Varsovie,
Terreur sous l’occupation. L’exécution de Polonais effectuée par les Allemands à Bochnia
en décembre 1939 (AIPN)
48
où les Allemands assassinèrent, dans les années 1939–1941, environ 1 700 personnes. En
Poméranie, à Piaśnica, dans le cadre de l’extermination des Polonais et de la destruction de
la polonité, les nazis assassinèrent, lors d’exécutions collectives effectuées dans les années
1939-1940, entre 12 000 et 14 000 personnes. Le nombre des victimes de massacres à plus
ou moins grande échelle augmentait de mois en mois.
Les conditions auxquelles étaient soumis les Polonais par l’occupant allemand étaient
incomparables avec ce que connurent, dans les années suivantes, les sociétés des pays occi-
dentaux européens conquis par le Reich allemand. Trait caractéristique, lorsque les collabora-
tionnistes français essayaient d’expliquer la nécessité de faire de nouvelles concessions aux
Allemands, ils évoquaient le danger de la « polonisation de l’occupation ».
Dans la Pologne occupée, les Allemands utilisaient leurs propres critères de séparation
raciale de la population, ce qui se traduisait par une différenciation de l’échelle des persécutions
de divers groupes d’habitants. Les nazis alimentaient les antagonismes nationaux existants et, en
imposant des règlements juridiques barbares, ils essayaient de fomenter de nouvelles animosités.
Parmi les minorités nationales installées dans la Pologne d’avant-guerre, les Allemands
essayaient aussi, par différents gestes, d’amadouer les Ukrainiens, bien que leurs concessions
fussent très lointaines des attentes des leaders des groupements nationalistes ukrainiens.
49
Tramway portant l’inscription « réservé aux voyageurs allemands » dans Cracovie occupée,
1941 (NAC)
50
tion susmentionnée) pour les Allemands, et une partie moins confortable à l’arrière pour les
autres voyageurs. Les actes juridiques du Gouvernement général parlaient des Allemands et
de la germanité comme d’un statut particulier, qui était soumis à une protection spéciale. (Un
détail caractéristique, qui rend bien l’ambiance des actions allemandes, était la façon d’éditer
et de traduire en polonais les actes juridiques allemands. Bien qu’il soit de règle dans l’ortho-
graphe polonaise d’écrire le nom de toutes les nationalités avec une majuscule et les adjectifs
avec une minuscule, dans toutes les traductions des règlements allemands en polonais, le
mot « Allemand » et tous ses dérivés commençaient avec une majuscule. En revanche, le mot
« Polonais », même en tant que substantif définissant la personne par sa nationalité, commen-
çait quelquefois par une minuscule. Différents règlements, destinés à la population polonaise
et juive, obligeaient celle-ci à céder le passage aux Allemands sur les trottoirs, à enlever son
chapeau, etc. Ces éléments du quotidien, apparemment insignifiants, avaient pour but d’humi-
lier la population non allemande et de renforcer les Allemands eux-mêmes dans la conviction
que, grâce aux victoires d’Hitler, ils devenaient réellement « une race de seigneurs » privilégiée.
51
Exécution de Polonais à Leszno le 21 octobre 1939 – on achève les victimes (AIPN)
C’est pour cette raison que, dans les villages et les petites villes polonaises, les Allemands
appliquaient habituellement le principe de la responsabilité collective. Il leur arrivait souvent
d’assassiner des habitants innocents pour semer l’effroi. Ils opérèrent au total plusieurs milliers
de pacifications, pendant lesquelles ils tuèrent des habitants sans défense qui ne leur oppo-
saient aucune résistance. Beaucoup furent tués simplement parce qu’ils étaient Polonais. Des
centaines de villages sur le territoire du Gouvernement général furent incendiés. Les Allemands
rasèrent complétement plus de soixante-dix villages. Ce qui arrivait de manière sporadique en
Tchéquie (l’assassinat des habitants du village de Lidice) ou en France (le massacre d’Ora-
dour-sur-Glane), était sur le territoire polonais un acte de terreur fréquent. A Michniów, par
exemple, près de Kielce, les Allemands assassinèrent plus de 200 habitants, dont 48 enfants ;
à Krasowo-Częstki, dans la région de Podlasie – 250 personnes, dont 97 enfants ; à Szczecyn
dans la région de Lublin – 368 personnes, dont 71 enfants ; à Skłoby – plus de 260 personnes.
On peut multiplier ces exemples. Au cours des centaines d’actions de pacification de ce type,
menées dans les villages polonais, les Allemands assassinèrent des dizaines de milliers de
personnes. Les enfants constituaient une partie importante des victimes. Ces actions s’accom-
pagnaient le plus souvent de l’incendie des villages.
Souvent, appliquant le principe de la responsabilité collective pour diverses formes de
résistance, les Allemands fusillaient des otages ou des groupes de prisonniers choisis au hasard.
Dans de nombreuses villes et localités étaient organisées des exécutions publiques pendant
lesquelles les victimes étaient pendues ou fusillées. Les « affiches de la mort », c’est-à-dire les
52
listes des prisonniers et des otages fusillés, étaient un élément constamment présent dans les
rues polonaises. La peur devait paralyser toute la société et étouffer la résistance.
En même temps, à l’époque de leurs plus grands triomphes militaires, les Allemands
commencèrent à mettre à exécution leurs plans d’élimination de toute la population non alle-
mande de certaines régions. Comme espace expérimental en son genre, on choisit la région
de Zamość, dont la population polonaise fut déportée en masse. Elle devait être remplacée
par des Allemands.
LES GHETTOS
Les autorités du Reich introduisirent sans tarder des régulations juridiques antijuives sur les
territoires occupés. Elles appliquèrent aussi très rapidement de nouvelles restrictions. Bien que,
dans les deux premières années d’occupation, il ne fût pas encore question d’une suppression
physique totale de la population juive, dès septembre 1939, les actes de cruauté dirigés contre
la population juive et les meurtres de Juifs faisaient partie des pratiques allemandes – à côté
des crimes commis contre les élites nationales et celles représentant les autorités locales.
Les troupes de la Wehrmacht entrant en Pologne agissaient de la même manière. Les unités
Einsatzgruppen qui suivaient l’armée assassinaient systématiquement les Juifs. Ces actions
étaient accompagnées de démonstration d’humiliation de la population juive.
Les Allemands inclurent rapidement les citoyens juifs de la République de Pologne au
groupe des personnes sans protection juridique. Ils incluaient dans ce groupe les Polonais de
confession juive et les Polonais d’autres confessions qui avaient des ancêtres juifs, ce qui était
conforme aux « critères de Nuremberg ». Ils entreprirent très vite de créer des quartiers déli-
mités où l’on réunissait toute la population juive telle que définie selon les critères allemands
(en allemand jüdische Wohnbezirke). Beaucoup de ces quartiers furent ensuite entourés de
murs et fermés. Les Juifs n’avaient en aucun cas le droit – sous peine de mort – de quitter le
ghetto sans une permission spéciale. Les mêmes règles s’appliquaient aux Polonais qui, de
leur côté, n’avaient pas le droit de pénétrer dans le ghetto.
Les Allemands créèrent le premier ghetto sur le territoire polonais déjà en octobre 1939.
Le plus grand, regroupant presque un demi-million de personnes, fut créé à Varsovie. Un mur
fut progressivement élevé le long de ses frontières. En novembre 1940, le ghetto varsovien
était déjà complètement fermé par les Allemands.
53
Rue dans le ghetto de Varsovie, crée par les Allemands (Żydowski Instytut Historyczny/
Institut juif de l’histoire/)
54
dehors des ghettos. Les Allemands,
qui s’étaient rendu compte de ce
phénomène, introduisirent la peine
de mort inconditionnelle pour toute
manifestation d’aide aux Juifs qui se
cachaient. Le 15 octobre 1941 déjà,
le gouverneur général émit un arrêté
formel sur la peine de mort appli-
cable non seulement aux Juifs qui
se cachaient en dehors des ghettos,
mais aussi à toute personne qui leur
fournirait une aide quelconque. Cet
arrêté fut maintes fois rappelé dans
les districts du Gouvernement géné-
ral. Les Polonais étaient menacés
de mort non seulement pour avoir
caché tout Juif, mais aussi pour
l’avoir hébergé de façon provisoire, La famille de Wiktoria et Józef Ulma du village de
pour lui avoir fourni de la nourriture, Markowa. En 1944, les Allemands ont découvert qu’ils
pour l’avoir transporté d’un endroit cachaient deux familles juives dans leur maison. Ils
les ont assassinés avec leurs sept enfants et les Juifs
à un autre et même pour lui avoir qu’ils cachaient (photo de la collection de Mateusz
acheté ou vendu quelque chose. Szpytma)
Souvent, on considérait comme res-
ponsables de ces « crimes » non seulement les propriétaires des locaux, mais aussi tous les
membres de la famille et même les voisins qui étaient au courant. On estime que plus de mille
Polonais furent tués pour avoir aidé des Juifs. La famille de Józef et Wiktoria Ulma de Markowa
en est devenue le symbole. Cette famille fut entièrement massacrée (y compris les enfants en
bas âge) pour avoir aidé et caché illégalement – à la lumière des règlements allemands – deux
familles juives dans leur grenier. En règle générale, les Allemands assassinaient sur place les
Juifs découverts dans leur cachette.
Des crimes semblables furent perpétrés par des policiers « bleu marine » agissant dans
les services allemands et par des fonctionnaires de la Police auxiliaire volontaire ukrainienne.
55
Énoncé de l’un des règlements allemands prévoyant la peine de mort pour une
quelconque aide à la population juive :
AVIS
Relatif à la peine de mort pour l’aide aux juifs ayant traversé sans autorisation
la frontière du quartier juif
56
L’une des milliers d’annonces, diffusées par les Allemands sur les terres polonaises,
informant sur la peine de mort pour toute forme d’aide à la population juive.
57
LA PEUR GÉNÉRALISÉE
A cause de la psychose de la peur, causée par la menace de la peine de mort, la majorité de
la population avait peur d’aider les Juifs qui essayaient de survivre à l’extérieur des ghettos.
Chaque acte de compassion, menacé par les règlements allemands draconiens, devenait un
acte d’héroïsme. En même temps, il y eut aussi des personnes qui se soumirent aux règles
d’occupation en informant les autorités allemandes de ces cas. C’était souvent causé par la
peur d’être rendu responsable (y compris la responsabilité collective) de ne pas avoir informé
les autorités. Il suffisait parfois d’un seul indicateur allemand dans un village pour paralyser tous
ses habitants par la menace de la responsabilité collective. Dans les conditions d’occupation,
la lutte pour la survie favorisait l’indifférence au destin des autres. Il y eut aussi des personnes
qui, tentées par les récompenses et les privilèges proposés par les Allemands, voulurent les
obtenir, même au prix de vies humaines. Un groupe pathologique fit son apparition dans les
villes, les szmalcownik : pour obtenir des avantages matériels, ceux-ci n’hésitaient pas à faire
chanter les Juifs ou les Polonais qui les cachaient en les menaçant de les dénoncer aux auto-
rités d’occupation.
De tels phénomènes touchèrent une partie de la société juive enfermée dans les ghettos.
Dans la lutte quotidienne pour la survie, dans une ambiance de mort généralisée, des compor-
tements d’indifférence au destin des autres, causés par le souci de survivre soi-même, firent
aussi leur apparition. Il y eut même, dans les ghettos, des groupes de personnes qui, au prix
de gains matériels et de privilèges, livrèrent leurs frères à la mort. Des indicateurs secrets,
recrutés par la Gestapo, amplifiaient la psychose de la peur. Les Allemands utilisèrent certains
d’entre eux à l’extérieur du ghetto pour lutter contre les réflexes d’aide aux Juifs qui se cachaient.
Tout cela résultait surtout des règlements inhumains créés et imposés par le Reich alle-
mand, qui récompensait et protégeait « légalement » et réellement les criminels, tout en punis-
sant de mort les réflexes humains de décence et de compassion élémentaires.
L’échelle des crimes allemands, dans lesquels le Reich entraîna les pays qui avaient
accepté de collaborer, prouve bien la valeur de la résolution de la Pologne à lutter de manière
inflexible contre l’État d’Hitler. Malgré le nombre gigantesque de victimes, la République de
Pologne ne s’est jamais déshonorée en collaborant d’une façon quelconque avec les Allemands.
Pour cette raison, tout citoyen de la République de Pologne qui décidait de collaborer
avec l’occupant allemand contre la population civile ou contre les structures de l’État polonais
58
clandestin, était considéré comme un traître à la patrie. Il pouvait être puni de mort par une
sentence rendue par ce même État. Dans la mesure du possible, les tribunaux polonais clan-
destins rendaient des sentences, et la résistance armée procédait à des exécutions sur des
fonctionnaires de l’occupant en uniforme, sur des indicateurs, sur des szmalcownik et d’autres
traîtres. Ces personnes étaient également prévenues (dans les déclarations imprimées et dif-
fusées par les autorités clandestines) qu’elles supporteraient des conséquences sévères dans
l’avenir – après la fin de l’occupation allemande.
Il faut également noter que les Allemands n’introduisirent, dans aucun pays d’Europe,
des peines aussi draconiennes, pour avoir caché ou aidé les Juifs d’une quelconque manière,
qu’en Pologne, en Serbie et dans des zones faisant partie de l’URSS.
59
obligés de s’enrôler dans le service formé par les Allemands. Le Reich fit de cette formation
un service local, sans une structure nationale hiérarchisée, totalement soumis aux autorités de
l’occupation et aux formations locales de la gendarmerie allemande. Les Allemands utilisèrent,
il est vrai, les uniformes de la police d’avant-guerre, mais ils ne fournirent à cette formation
aucune distinction nationale.
60
« odeman »). Celui-ci devait aussi servir aux actions auxiliaires et à la lutte contre la criminalité
de droit commun, mais dans la réalité de la vie des ghettos, il devint vite un service détesté,
agissant pour le compte des Allemands contre d’autres Juifs. Seule une partie des fonctionnaires
essaya de saboter les directives de l’occupant. En revanche, les organisations clandestines
juives supprimèrent ceux qui servaient avec empressement les Allemands.
La partie la plus zélée de ces deux formations, créées par le Reich allemand, parti-
cipa directement et activement aux crimes de l’occupation en poursuivant tant les Juifs qui
se cachaient de manière illégale en dehors des ghettos que les soldats clandestins. C’est
pourquoi les Polonais et les Juifs considéraient le comportement de nombreux « bleu ma-
rine » et « odeman » comme une manifestation de trahison vis-à-vis de l’État polonais et
de leur propre nation.
Les Allemands utilisèrent également la Police Auxiliaire Ukrainien à des fins criminelles
sur le territoire du Gouvernement général. A la différence de la police « bleu marine », celui-ci
était une formation volontaire. Les Ukrainiens étaient une minorité nationale que les Allemands
recrutaient dans la police « bleu marine » – également comme volontaires – bien que ces can-
didats n’eussent d’habitude aucune expérience au service de la police. A partir de 1941, la
police « bleu marine » recruta aussi des Polonais volontaires. En règle générale, ces nouveaux
fonctionnaires constituaient un élément servant l’occupant avec empressement.
Lorsqu’en 1941, les Allemands prirent possession des territoires occupés par les Sovié-
tiques, ils se livrèrent – dans des centaines de villes et de localités plus petites – à des cruau-
tés et des crimes dirigés surtout contre la population juive. Les Einsatzgruppen suivant le front
allemand se livraient à des exécutions massives de Juifs. Parfois, les Allemands organisaient
ou inspiraient à la population civile des actes de lynchage antijuifs. Il arrivait parfois que ces
actes soient causés par l’engagement de certains Juifs dans l’activité des structures du pouvoir
bolchevique. Mais le plus souvent, ce n’était qu’un prétexte pour appliquer la responsabilité col-
lective vis-à-vis de communautés juives toutes entières. Les Polonais participèrent aussi à ces
crimes dans certaines localités. Les Allemands incitaient et contribuaient aux activités antijuives
sur les territoires conquis, et les auteurs des crimes n’étaient non seulement pas poursuivis,
mais recevaient la protection de l’armée, des services et des organes du Reich. Cela générait
un sentiment d’impunité chez ceux ayant participé aux crimes. C’est ce genre de crime contre
la population juive qui a été commis, entre autres, à Jedwabne, occupé par les Allemands tout
au début de la guerre contre l’URSS en 1941.
61
Ces attitudes criminelles étaient très bien vues du Reich allemand. Elles étaient cependant
absolument inconciliables avec les devoirs des citoyens de la République de Pologne, faisant
partie du camp des alliés et poursuivant la guerre contre l’Allemagne.
62
À Auschwitz-Birkenau les Allemands assassinèrent des Juifs de toute l’Europe. Sur la
photo : Juifs hongrois amenés au camp, mai 1944 (Yad Vashem)
verneur général allemand Hans Frank notait sans ambages dans son journal : « Les Juifs
constituent un attroupement de gloutons nocifs. Au sein du Gouvernement général, nous en
avons environ 2,5 millions, et avec les bâtards environ 3,5 millions. Nous ne pouvons ni fusiller
ni empoisonner 3,5 millions de Juifs, mais malgré cela, nous savons entreprendre des actions
qui conduiront à leur extermination. »
L’Holocauste n’était pas l’expression d’assassinats spontanés, effectués par des criminels
individuels. C’était une action géante, menée par l’État allemand. Sans l’engagement de toute la
machine nationale du Reich allemand, qui utilisait à ces fins les forces de la police et de l’armée,
sans l’instauration par l’Allemagne d’un droit criminel, Hitler n’aurait jamais été aussi efficace.
On élargit au territoire de la Pologne le réseau des camps de concentration allemands
qu’on construisait déjà depuis les années 1930 dans le Reich. Jusqu’à aujourd’hui, le com-
plexe de camps de concentration allemands Auschwitz-Birkenau demeure le plus important
symbole du génocide sur le territoire polonais. Le KL Auschwitz fut construit en 1940 pour les
prisonniers politiques – des Polonais qui, pendant la première période de l’existence du camp,
63
VICTIMES DES CAMPS DE CONCENTRATION ET DES CAMPS DE LA MORT
ALLEMANDS DE KL AUSCHWITZ ET KL BIRKENAU
Source : http://www.auschwitz.org/historia/liczba-ofiar/deportowani-wg-narodowosci
http://www.auschwitz.org/historia/liczba-ofiar/liczba-zamordowanych
64
Les soldats allemands expulsent la population juive d’un bâtiment pendant la liquidation
du ghetto de Varsovie en 1943 (AIPN)
65
LES CAMPS DE CONCENTRATION ALLEMANDS LES PLUS IMPORTANTS
ET LES CAMPS DE LA MORT ALLEMANDS À L’INTÉRIEUR
DE LA « GRANDE ALLEMAGNE » EN 1941–1944
Hambourg
Breme Neuengamme
1938
Bergen-Belsen
1940
Leipzig
Buchenwald
Cologne 1937
Francfort-sur-le-Main
Nuremberg
Flossenburg
1938
Stuttgart
LES FRONTIÈRES CONTEMPORAINES
DE L’ALLEMAGNE ET DES PAYS VOISINS Dachau
Natzweiler 1933
DANS LE CONTEXTE DE LA « GRANDE Munchen
1941
ALLEMAGNE » DE 1941–1944
Litwa
Rosja
Białoruś
Polska
Allemagne
Czechy Ukraina
Francja Słowacja
Austria
Słowenia
Gdańsk Stutthof
1939
Szczecin
Białystok
Ravensbrück
1939
Sachsenhausen
1936 Treblinka
Berlin Poznań Varsovie 1942
Kulmhof
1941 Łódź Sobibór
1942
Lublin
Majdanek
Wrocław 1941
Dresde AUSCHWITZ
Groß-Rosen 1940
1940 Bełżec
1942
Cracovie Lvov
Prague
BIRKENAU
1942
Vienne
Mauthausen
1938
Tomasz Ginter
-Birkenau, les Allemands procédèrent au génocide des Juifs dans les camps de concentration
allemands de Bełżec, Treblinka, Sobibór, Majdanek et Chełmno (Kulmhof). Indépendamment,
les Allemands se livrèrent à des meurtres massifs dans des centaines de villes et de localités
polonaises.
Dans le seul Auschwitz-Birkenau, les Allemands assassinèrent jusqu’en 1945 environ un
million de Juifs de toute l’Europe, plus de 70 000 Polonais, 20 000 Roms et 15 000 prisonniers
soviétiques, ainsi que plus de dix mille prisonniers d’autres catégories.
Pendant la suppression des ghettos, les Allemands rencontrèrent une résistance de la
part de la population juive vouée à la mort. Le plus grand acte de résistance armée eut lieu lors
de l’insurrection du ghetto de Varsovie, en avril 1943. Y participèrent surtout les conspirateurs
de l’« Organisation juive de combat » (Żydowska Organizacja Bojowa) et de l’« Union militaire
juive » (Żydowski Związek Wojskowy). Les Allemands réprimèrent brutalement cette résistance
et rasèrent complètement le ghetto.
68
Soldats allemands en 1943 lors de la liquidation du quartier juif de Varsovie, qui fut délimité
par les Allemands pendant l’occupation (AIPN)
LA TERREUR SOVIÉTIQUE
Des millions de citoyens de la République de Pologne, qui se trouvaient sur les territoires conquis
par l’Armée rouge, connurent également un destin tragique. Les habitants des terres occupées
(incorporées dans les républiques soviétiques d’Ukraine, de Biélorussie, puis de Lituanie) furent
eux aussi soumis à une terreur implacable.
La première période de l’occupation soviétique concerne les années 1939–1941, après
quoi le début de la guerre germano-soviétique et la perte des territoires de la Pologne de l’Est
interrompirent la domination soviétique. Staline profita cependant de cette période pour procé-
der à des répressions brutales de la population. À cette époque, la terreur soviétique égalait
les répressions allemandes, en les dépassant parfois par sa portée.
L’Armée rouge et le NKVD commirent de nombreux crimes dès les premières semaines
suivant l’invasion de la Pologne. Par exemple, la population civile de Grodno subit une ven-
69
TERREUR DES OCCUPANTS, DÉPORTATIONS ET DÉPLACEMENTS SUR LES
TERRES POLONAISES DANS LES ANNÉES 1939–1944
70
geance sanglante comme punition pour la défense héroïque de la ville contre les chars
soviétiques.
Les Soviétiques procédèrent rapidement à la destruction de tous les signes d’existence
de l’État polonais. Le pouvoir fut d’abord confié aux Comités Révolutionnaires, composés de
communistes. Ensuite, l’administration nationale et locale existante fut remplacée par des « so-
viets » de différents niveaux. Mais ces derniers avaient moins d’importance que les nouvelles
structures, rapidement installées, du parti bolchevique et de la police politique. La population
des territoires occupés dut s’habituer à une nouvelle structure de gestion, inconnue auparavant,
où le rôle principal incombait à l’administration du parti communiste et aux structures locales
(périphériques et régionales) du NKVD. La langue russe et, respectivement, le biélorusse et
l’ukrainien, devinrent les langues nationales de l’enseignement, alors que l’enseignement polo-
nais était remplacé par l’enseignement soviétique. On introduisit dans les écoles de nouveaux
programmes et des manuels soviétiques. On fit venir de l’Est des fonctionnaires russes avec
leurs familles et des cadres enseignants communisants.
La destruction des bases de l’économie de marché, l’introduction de nouveaux impôts
élevés, l’échange obligatoire de la monnaie avec un taux démesurément bas du zloty polonais
ainsi que les premières tentatives de collectivisation des campagnes entraînèrent une paupé-
risation accélérée de la population.
Bien que la propagande soviétique officielle ne différenciât pas juridiquement les gens
selon leur nationalité (comme le faisaient les Allemands), les Soviétiques tâchaient en réalité
d’utiliser les minorités nationales contre « la bourgeoisie et les propriétaires terriens polonais ».
Pour rechercher les adversaires du bolchevisme et créer les nouvelles structures du pouvoir,
on utilisait volontiers les minorités : juives, ukrainiennes et biélorusses. La propagande officielle
opposait également aux élites existantes les couches paysannes et ouvrières de la population,
en tentant (souvent de façon efficace) les plus démunis avec des perspectives d’avancement
dans les structures du pouvoir et l’octroi des terres confisquées. Comme sous l’occupation
allemande, les représentants des élites intellectuelles patriotiques, des organisations poli-
tiques de lutte pour l’indépendance, des propriétaires terriens ainsi que les fonctionnaires de
l’administration nationale, les policiers, les officiers de l’Armée polonaise, les colons militaires,
les combattants pour l’indépendance de la Pologne, tous étaient destinés à l’anéantissement.
Les répressions touchèrent aussi leurs familles proches ou lointaines, ce qui avait pour but non
seulement de soviétiser, mais aussi de dé-poloniser les terres conquises.
71
Les Soviétiques et les Allemands entreprirent donc parallèlement une opération de sup-
pression des élites nationales polonaises. Comme les Allemands, les Soviétiques utilisaient
dans une large mesure les traîtres et les indicateurs. Les communistes et tous ceux qui voyaient
dans la nouvelle réalité politique et sociale une chance de carrière politique ou d’enrichissement
se lancèrent résolument dans la collaboration.
Mine d’or dans la région de Kolyma, 1938 ; à l’horizon, on voit un camp (T. Kizny, colla-
boration avec D. Roynette, Gułag, Varsovie 2015, p. 294)
72
de 327 000 citoyens déportés de la République de Pologne. Il ne s’agit que d’une partie des
victimes. Ces données ne tiennent cependant pas compte de tous les déportés. Elles font en
particulier état des victimes de ces quatre grandes opérations de déportation – mais elles ne
les mentionnent pas toutes. On sait que les déportés n’ont pas tous été enregistrés et que les
décès n’ont pas tous été saisis. Dans les estimations polonaises, on a évoqué un nombre de
victimes jusqu’à plusieurs fois plus élevé.
Chaque jour, en dehors de ces opérations, les Soviétiques arrêtaient et déportaient à l’Est
des individus, des familles entières et des groupes plus importants de population. Indépendamment
des opérations mentionnées plus haut, dès l’automne 1939, ils déportèrent au fin fond de l’URSS
plusieurs dizaines de milliers de citoyens de la République de Pologne dans le cadre de « l’assai-
nissement de la zone frontalière ». Parmi eux, un grand nombre de Juifs polonais qui avaient fui les
Allemands en quittant les territoires occupés par le Reich furent également victimes de ces actions.
Ces déportations, qui se déroulaient dans des conditions inhumaines, constituèrent
le début du calvaire de la population de la Pologne de l’Est en URSS. Une grande partie
73
DÉPORTATIONS MASSIVES DE CITOYENS POLONAIS DES TERRES
OCCUPÉES PAR L’UNION SOVIÉTIQUE DANS LES ANNÉES 1939–1941
LE CRIME DE KATYN
Lors de l’agression soviétique de 1939, les officiers polonais prisonniers furent séparés
du reste de la troupe et envoyés dans des camps de prisonniers. La majorité d’entre eux
furent regroupés dans les camps de Kozelsk, Ostachkov et Starobielsk. Après des mois de
préparation, le 5 mars 1940, les autorités soviétiques prirent la décision de procéder à une
« action spéciale », consistant à assassiner de manière implacable près de quinze milliers
d’officiers polonais prisonniers. Il s’agissait en grande partie d’officiers de réserve, donc
également des représentants de l’intelligentsia polonaise. Les Soviétiques les transpor-
tèrent dans des camions spéciaux sur les lieux de leur exécution à Kalinin (Tver), à Katyn
et à Kharkov. Un à un, chaque prisonnier fut tué d’une balle dans la nuque. Les sépultures
des soldats assassinés se trouvent également à Bykivnia près de Kiev et probablement
à Kourapaty près de Minsk.
76
Le crime de Katyn concerne au total près de 22 000 officiers de l’Armée polonaise et
fonctionnaires de la Police nationale d’avant-guerre, ainsi que d’autres représentants des élites
polonaises, tous sélectionnés et assassinés un à un sur ces lieux.
LE MENSONGE DE KATYN
En prenant la décision d’assassiner les Polonais, les Soviétiques se rendaient bien compte
du fait que ce crime commis sur des milliers d’officiers polonais sélectionnés ne devait jamais
être révélé. Pour cette raison, toutes les exécutions eurent lieu dans des centres strictement
contrôlés par le NKVD. La forêt de Katyn était inaccessible aux habitants du voisinage. Les
77
Les corps d’officiers polonais assassinés en 1940 par le NKVD soviétique à Katyn. Photo
de l’exhumation réalisée par les Allemands dans la forêt de Katyn au printemps 1943 (AIPN)
78
d’années d’existence de l’URSS, les documents de Katyn, contenant l’ordre d’assassiner les
officiers, furent l’un des plus grands secrets des autorités de l’État. Seuls les chefs successifs
du parti et de l’État soviétique avaient accès au coffre-fort où se trouvait le « Paquet n° 1 »,
strictement secret. Ce n’est qu’en 1990 que les autorités de l’URSS avouèrent avoir commis ce
crime. Le président de la Russie transmit à la Pologne les copies des documents clés en 1992.
Pendant des dizaines d’années après la IIe Guerre mondiale, dans les pays asservis par
l’URSS, toute révélation du crime commis par les Soviétiques était menacée de répressions
sévères. Dans la Pologne communiste de l’après-guerre, le régime imposé par Staline exigeait
des témoins de l’exhumation et des membres des familles des victimes de faire des déclarations
mensongères, affirmant que c’étaient les Allemands qui étaient responsables de ces crimes.
Beaucoup d’entre eux n’acceptèrent jamais de le faire, et le nom de « Katyn » devint, au fil des
ans, synonyme de l’accusation des criminels soviétiques.
79
Polonais. Ces actions devaient aboutir rapidement à l’extermination totale de la population
polonaise dans ces régions.
Le « dimanche sanglant » du 11 juillet 1943 fut l’un des points culminants de l’action
menée par l’UPA. Ce jour-là, les Ukrainiens attaquèrent simultanément 99 villages polonais en
Volhynie, assassinant par familles entières les civils sans défense. La population polonaise de
ces territoires fut en majeure partie massacrée. Ne parvinrent à survivre que ceux qui avaient
réussi à se cacher dans les grandes villes ou dans des villages où de fortes unités d’autodé-
fense avaient réussi à se constituer. Cette folie meurtrière fut freinée, dans une large mesure,
en suscitant des opérations polonaises de riposte, organisées spontanément contre les villages
ukrainiens, dont près de 15 000 Ukrainiens furent victimes.
La dépolonisation de ces régions trouva son issue définitive lors de la reprise des opé-
rations de déportation, organisées par les autorités soviétiques, après la reconquête de ces
territoires par l’Armée rouge.
Volhynie. Restes d’un cimetière envahi par la forêt. Le seul vestige du village d’Ostrówki
– l’un des centaines de villages polonais dont la population a été assassinée par l’Armée
Insurrectionnelle d’Ukraine en 1943–1944 (photo : Maciej Korkuć)
80
V
L’ÉTAT POLONAIS
CLANDESTIN
LA CONSPIRATION NATIONALE
Malgré tous les coups reçus, les Polonais ne perdaient pas l’espoir de remporter une victoire
définitive et de recouvrer l’indépendance. Dans le pays terrorisé, des structures nationales clan-
destines surgirent au nom des autorités de la République de Pologne et avec leur autorisation
formelle. Elles étaient composées non seulement d’une organisation armée formée dans la
clandestinité, mais aussi d’une administration civile fonctionnant sous mandat des autorités de
la République de Pologne en exil. Dans la réalité de la terreur générale, les Polonais créèrent
une réalité véritablement parallèle, basée sur l’activité des structures nationales de conspiration.
Leur formation commença avec l’autorisation du commandant en chef avant même la
fin de la guerre défensive de 1939. Un envoyé du commandement militaire suprême, dûment
habilité à créer une organisation Armée de l’Intérieur, arriva dans la capitale, à bord d’un avion
spécial, juste avant la capitulation de Varsovie le 27 septembre 1939. C’est pour cette raison
que les organisations armées créés dans la clandestinité faisaient partie intégrante de l’armée
polonaise en lutte. On créa d’abord le Service pour la Victoire de la Pologne (SZP) sous le com-
mandement du général Michał Karaszewicz-Tokarzewski. Il fut ensuite transformé en l’Union
de la Lutte armée (ZWZ), commandée d’abord par le général Kazimierz Sosnkowski, puis par
le général Stefan Rowecki (pseudonyme « Grot »). Les structures de l’Union ZWZ furent labo-
rieusement développées aussi bien sur les territoires de la zone d’occupation allemande que
sur ceux de la zone contrôlée par les Soviétiques.
81
Le général Stefan Rowecki
– commandant principal de
l’Union de la Lutte armée,
puis commandant de l’Ar-
mée de l’Intérieur (jusqu’au
30 juin 1943). Arrêté par la
Gestapo, il a été assassiné
au KL Sachsenhausen (pho-
to de la collection de Krys-
tyna Rowecka-Trzebicka)
En 1942, la ZWZ fut transformée en Armée de l’Intérieur (AK). Après l’arrestation par les
Allemands de « Grot », celui-ci fut remplacé par le général Tadeusz Komorowski (pseudonyme
« Bór »). C’est le général Leopold Okulicki (pseudonyme « Niedźwiadek ») qui fut le dernier
commandant en chef de l’AK. On estime à environ 350 000 le nombre de soldats clandestins
dans toutes les régions du pays. L’Armée de l’Intérieur disposait de structures organisées dans
toutes les anciennes voïvodies de la République de Pologne, mais également à l’étranger. Au
niveau régional, des commandements d’arrondissement furent créés, dont dépendaient des
« inspections » qui couvraient des territoires correspondant à un ou plusieurs powiat (dis-
tricts) d’avant-guerre. De cette façon, malgré les répressions, les arrestations et les pelotons
82
Soldats de l’Armée de l’Intérieur dans la région de Vilnius en 1944 (KARTA)
d’exécution, on parvint à rétablir, sous le nom d’Armée de l’Intérieur (AK), les forces armées
du pays, avec pour mission de préparer une action armée simultanée contre les occupants
dans le cadre d’une insurrection générale. L’Armée de l’Intérieur gardait le contact, par radio
et par envoyés spéciaux, avec les autorités polonaises et avec le Commandement suprême
de l’Armée polonaise en exil.
LA LUTTE AU QUOTIDIEN
Des unités secrètes spéciales, issues de l’armée clandestine, menèrent une lutte incessante en
réalisant des opérations d’assaut et de diversion, même aux périodes des plus grandes victoires
de l’ennemi. L’Armée de l’Intérieur entreprenait des opérations contre les lieux de détention et
les transports de prisonniers ; elle attaquait les forces de l’occupation à l’arrière du front. Elle
exécutait les traîtres et les indicateurs de la Gestapo. Dans la mesure du possible, on punis-
sait de mort, au nom de la République de Pologne, ceux qui agissaient au détriment de leurs
concitoyens, polonais ou juifs. L’Armée de l’Intérieur organisait des attentats contre les tortion-
83
Soldats de l’unité de francs-tireurs de l’Armée de l’Intérieur (Wojewódzka Biblioteka
Publiczna w Lublinie / Bibliothèque publique de la Voïévodie de Lublin/)
naires allemands particulièrement zélés et les hauts fonctionnaires des autorités d’occupation.
L’attentat réussi de février 1944 contre le commandant de la SS et de la police du district de
Varsovie, Franz Kutschera, connu pour sa brutalité et sa cruauté, est l’un des exemples d’action
de liquidation les plus connus.
Dans le cadre de l’action dite de fusionnement, on essaya de réunir dans les rangs de
l’armée clandestine le plus large nombre d’organisations armées de lutte pour l’indépendance.
Des accords furent signés avec les organisations militaires du mouvement nationaliste NOW
(Organisation nationale militaire, en 1942) et du mouvement paysan BCh (Bataillons paysans, en
1943). En mars 1944, on signa un accord de fusion avec les Forces Armées Nationales (NSZ).
Cependant, pour les nationalistes, ce fut une cause de fractionnement. Une partie des unités
fut incorporée dans l’Armée de l’Intérieur, une autre poursuivit sa lutte sous le nom de NSZ.
Les cellules de renseignement et de contre-espionnage étaient responsables de l’envoi
aux alliés occidentaux d’informations concernant les mouvements des troupes allemandes
84
Capitaine de cavalerie Witold
Pilecki – soldat de l’Armée
de l’Intérieur, organisateur
du mouvement de résistance
à Auschwitz, auteur de rapports
sur les crimes allemands. En
1948, il fut condamné à mort
pour ses activités indépendan-
tistes et assassiné par les auto-
rités communistes (photo de
la collection de Zofia Pilecka-
-Optułowicz)
sur les arrières du front de l’Est. Elles réussirent, entre autres, à identifier les préparatifs à la
production d’une arme nouvelle, les fusées V-2 qui, dans les intentions des Allemands, devait
décider de la suite de la guerre et leur assurer la victoire. En mai 1944, les soldats de l’Armée
de l’Intérieur menèrent une action exceptionnelle : ils réussirent à s’emparer d’un missile entier,
ils le démontèrent pour documenter chacune des 25 000 pièces, puis envoyèrent à Londres
les éléments les plus importants, dans le cadre de l’action portant le cryptonyme « Most III »
(Pont III). Un avion britannique atterrit sur un terrain préparé par l’Armée de l’Intérieur près de
Tarnów et prit à bord les matériaux et des envoyés spéciaux.
85
Des mesures ont même été prises pour organiser la conspiration à l’intérieur du
camp de concentration d’Auschwitz. Un officier de l’Armée de l’Intérieur, Witold Pilecki,
s’est volontairement laissé arrêter dans une rafle de rue afin d’organiser une structure
conspiratrice parmi les prisonniers pendant de nombreux mois après sa déportation vers
Auschwitz, dans le but de s’entraider et de se défendre. Après s’être échappé du camp,
il a dressé un rapport complet sur son fonctionnement et a continué à se battre dans la
clandestinité.
L’ADMINISTRATION CIVILE
L’administration civile clandestine fut formée sous la direction de la Délégation du Gou-
vernement au Pays, nommée par le Gouvernement de la Pologne en exil. Le nom soulignait
le caractère de son activité, qui n’était pas menée de manière autonome, mais exercée par
délégation au nom des plus hauts organes constitutionnels de la République de Pologne. Les
structures administratives clandestines géraient le fonctionnement de divers domaines de la
vie : depuis le pouvoir judiciaire et l’information jusqu’à l’enseignement clandestin et les plans
de reconstruction du pays. Le réseau administratif ainsi créé devait être prêt à reprendre le
pouvoir et à maintenir sa continuité à la fin de l’occupation.
Pendant toute l’occupation, les institutions civiles de l’État polonais clandestin furent
élargies d’année en année. En collaboration avec les partis politiques clandestins, la vie sou-
terraine fut organisée à une échelle incomparable à celle des autres pays occupés par les
Allemands. Rapidement, en parallèle aux structures militaires clandestines, les fondements
de la représentation politique renaissaient. Le noyau de celle-ci était constitué par des repré-
sentants des divers milieux politiques agissant dans la clandestinité : le parti agraire, les natio-
nalistes, les sociaux-démocrates et des représentants de partis politiques de plus petite taille.
Dès 1940, le Comité de consultation politique (PKP) fut créé, reconnu par les autorités de la
République de Pologne comme représentation politique du pays. Le Comité fut transformé
en 1943 en Représentation politique nationale, ce qui permit de créer, le 9 janvier 1944, un
Conseil de l’Unité nationale clandestin qui était un substitut clandestin du parlement polonais.
Le Conseil était composé surtout des grands partis politiques clandestins : Stronnictwo Ludowe
(SL « Roch », parti agraire), Stronnictwo Narodowe (SN, nationalistes), le Parti socialiste
polonais-Liberté, Egalité, Indépendance (Polska Partia Socjalistyczna-Wolność, Równość,
86
Niepodległość, PPS-WRN), mais aussi Stronnictwo Pracy (SP, chrétiens démocrates). On
y joignit des représentants de différents partis plus petits. Le socialiste Kazimierz Pużak du
Parti socialiste polonais fut choisi comme président du Comité.
87
Pendant l’occupation en Pologne, les structures de l’État clandestin polonais et les partis
politiques publiaient des journaux et des tracts clandestins. Sur la photo : la première
page de « Biuletyn Informacyjny » (« Bulletin d’Information ») du 28 octobre 1943 (AIPN)
88
jusqu’à 15 000 exemplaires de tirage). Les partis politiques et les groupements militaires dis-
posaient aussi de leur propre presse.
L’État clandestin disposait également d’un appareil de justice polonais. Les tribunaux
militaires et civils prononçaient des sentences contre les traîtres et les indicateurs. Les crimes
de droit commun étaient également punis de mort.
L’OPPOSITION À L’HOLOCAUSTE
La création et le fonctionnement dans la clandestinité d’un Comité provisoire d’aide aux Juifs,
transformé plus tard en Conseil d’Aide aux Juifs (cryptonyme Żegota) faisait partie intégrante
des activités de l’État clandestin polonais.
Ce conseil fut créé en décembre 1942 comme agence de la Délégation du Gouvernement
du Pays, financée par des fonds de l’État introduits clandestinement en Pologne. Il regroupait
les représentants des partis politiques clandestins et les personnes qui apportaient leur aide
à la population juive qui se cachait des Allemands.
Malgré la peine de mort instituée pour toute forme d’aide aux Juifs, le Comité s’occu-
pait, entre autres, de fabriquer des faux documents d’identité « ariens » (on en produisit
en tout plus de 50 000 exemplaires), et d’apporter une aide logistique et financière dans la
recherche de cachettes et d’approvisionnement aux personnes qui se cachaient. Le Comité
servait d’intermédiaire pour placer les enfants juifs dans des familles polonaises et dans des
couvents. Grâce à cette aide – malgré le danger menaçant de la part de l’occupant – plus de
2000 enfants furent sauvés.
En 1944, plus de 4000 personnes reçurent l’aide de « Żegota », qui utilisait les fonds et
l’organisation des autorités clandestines de l’État.
Après que les Allemands eurent commencé l’action de massacres en masse de la popu-
lation juive, la Pologne fut l’initiateur des premières actions de la communauté internationale
visant à condamner et à arrêter les crimes allemands. Les autorités polonaises en exil informaient
le monde libre de la terreur allemande, des camps de concentration et de l’extermination du
peuple juif. Les données présentées ont été accueillies avec incrédulité à l’Ouest (également
parmi les communautés juives). Beaucoup de politiciens pensaient qu’il était impossible qu’une
machine à génocide aussi vaste puisse exister. Certains soupçonnaient la Pologne d’avoir déli-
bérément exagéré l’ampleur des crimes allemands contre les Juifs commis sur son territoire.
89
Pour que les dirigeants de l’Ouest croient aux réalités de l’occupation allemande, de
la terreur et du génocide des Juifs, les structures de l’État clandestin collectaient et trans-
mettaient par l’intermédiaire des autorités de la République de Pologne des données dé
taillées sur l’extermination. Dans le même but a été organisée l’infiltration clandestine d’un
officier de l’Armée de l’Intérieur, Jan Karski, qui a été envoyé dans le ghetto et dans l’un
des camps du pays, puis à l’Ouest. Tout cela afin qu’en tant que témoin oculaire des actions
allemandes dans les ghettos et les camps, il puisse informer de première main sur les crimes
allemands. Grâce aux efforts des autorités polonaises, Karski a également été entendu par
le président des États-Unis. Son rapport, ses publications et d’autres activités des autorités
polonaises ont contribué à sensibiliser le monde à l’énormité des crimes allemands contre
la population juive.
Grâce à ces efforts, fin 1942, le problème de la condamnation de l’Holocauste et
de la défense de la population juive soumise à la terreur allemande dans les territoires
occupés a fait l’objet d’une déclaration conjointe des Nations Unies. Les Alliés occiden-
taux n’étaient pas enthousiastes à ce sujet : ils craignaient que la publicité de ces ques-
tions n’augmente la pression pour une ouverture rapide du deuxième front en Europe.
Début novembre et à nouveau début décembre 1942, le gouvernement polonais, profitant
de sa position encore relativement forte dans le camp allié, envoya aux États alliés un
vaste mémorandum décrivant en détail l’extermination des Juifs effectuée par l’Allemagne
dans les territoires occupés. La Pologne a tenté de prendre des mesures communes pour
empêcher les Allemands de poursuivre le génocide. A la suite de ces efforts et de ces
pressions, le 17 décembre 1942, plusieurs gouvernements alliés publièrent une déclara-
tion dans laquelle ils condamnaient officiellement la « politique bestiale d’extermination de
sang-froid » et exprimèrent leur détermination à faire en sorte que les auteurs de ce crime
n’échappent pas au châtiment. Il s’agissait du premier document international de ce type
sur la condamnation de l’Holocauste.
En parallèle, depuis de nombreux mois les autorités polonaises et certains Juifs polonais
réclamaient auprès des Alliés, de procéder à des actions de riposte manifeste contre les Alle-
mands pour freiner la politique criminelle du Reich. Ces efforts sont demeurés vains.
Szmul Zygielbojm, membre du Conseil national constitué par le Président de la Répu-
blique de Pologne en exil, se suicida en mai 1943 en signe de protestation contre la passivité
du monde libre vis-à-vis de l’extermination des Juifs par les Allemands.
90
Texte de la déclaration sur le génocide des Juifs effectué par le Reich allemand,
prise grâce aux efforts de la Pologne par les pays alliés le 17 décembre 1942
Source : Republic of Poland. The mass extermination of Jews in German occupied Poland, Lon-
don, New York, Melbourne 1942.
VI
UN SINISTRE
« PAYS AMI »
UN ALLIÉ TOTALITAIRE
Le 22 juin 1941, les troupes allemandes attaquèrent l’URSS. Cela signifiait le début d’une guerre
entre les deux occupants totalitaires qui avaient collaboré jusqu’alors. En quelques semaines, les
Allemands réussirent à chasser complétement les Soviétiques du territoire de la Pologne. La fin
de cette collaboration entre deux ennemis de la République de Pologne était pour celle-ci une
circonstance favorable, ouvrant potentiellement des perspectives pour retrouver l’indépendance.
Les défaites soviétiques compromettantes ainsi que les pertes gigantesques en hommes et en
matériel prouvaient que la défaite de l’État soviétique était possible et que seule une aide immédiate
et efficace de l’Occident pouvait sauver l’URSS de la catastrophe. Le triomphe d’Hitler à l’Est était,
pour Londres, le pire des scénarios possibles. Il était en effet clair que, dans ces circonstances, le
Reich allemand victorieux, disposant en plus des ressources naturelles soviétiques, pourrait tour-
ner tout son potentiel militaire contre la Grande-Bretagne et menacer réellement son existence.
C’est pour cette raison que la Grande-Bretagne, quoique consciente du caractère criminel
de la dictature soviétique, reconnut immédiatement l’URSS comme allié, sans aucune condition
préalable. Pour les Britanniques, il s’agissait d’une raison d’État évidente. La Grande-Bretagne
n’était pas en état de guerre avec l’URSS, et les Britanniques – à la différence des Polonais –
n’étaient pas victimes du totalitarisme soviétique.
La Pologne – en tant que victime des deux agresseurs – devait aborder le problème de
façon différente. Pour les Polonais, l’explosion de la guerre germano-soviétique était le moment
93
La signature de l’accord entre la Pologne et l’Union soviétique à Londres, le 30 juillet 1941,
par le Premier ministre de la République de Pologne et le commandant en chef, le général
Władysław Sikorski (à gauche) et l’ambassadeur d’URSS en Grande-Bretagne, Ivan Maïski. Au
centre, derrière la table, se trouvent le ministre britannique des Affaires étrangères Anthony
Eden et le Premier ministre Winston Churchill (photo : NAC)
tant attendu de la rupture de la solidarité entre l’URSS et le Reich. Maintenant, les deux enva-
hisseurs criminels commençaient une lutte à mort. Leur collaboration, dans le cadre du pacte
Ribbentrop-Molotov, avait contribué à l’asservissement du pays. Le renforcement excessif ou
la victoire définitive de l’un de ces pays n’était pas du tout dans les intérêts de la République
de Pologne, victime de ces envahisseurs totalitaires.
Mais la Pologne se retrouvait aussi dans une situation nouvelle. Ses autorités en exil
à Londres ne pouvaient rester indifférentes au renversement des alliances et à la nouvelle coo-
pération soviético-britannique. Elles devaient prendre position. Les faits étaient les suivants : la
Wehrmacht avait chassé les Soviétiques de Pologne et tant que l’Armée rouge subissait des
défaites, le totalitarisme soviétique ne constituait pas un danger direct pour la Pologne, comme
c’était le cas dans les années 1939–1941. Les Allemands étaient devenus, en un temps éclair,
un pays qui occupait presque tout le territoire de la République de Pologne.
Dans cette situation, les autorités de la République de Pologne décidèrent de tenter de
normaliser leurs rapports avec l’URSS. Les Britanniques également souhaitaient vivement cette
94
normalisation. En même temps, un accord éventuel basé sur le respect mutuel de la souverai-
neté créait une chance de faire sortir des camps de concentration soviétiques et des lieux de
séjour forcé les victimes des répressions soviétiques – les centaines de milliers de citoyens de
la République de Pologne qui avaient survécu. C’était la seule chance de changer leur destin.
Après des négociations difficiles, un accord restaurant les relations entre la Pologne et
l’URSS fut signé le 30 juillet 1941. Il fut suivi par un accord militaire. Moscou reconnut offi-
ciellement que le traité Ribbentrop-Molotov n’était plus en vigueur. Dans un protocole annexe
à l’accord, elle promit la libération des citoyens polonais emprisonnés en URSS.
95
Enfants polonais déportés au fin fond de l’URSS en 1940 et libérés après l’accord polono-
-soviétique (IPMS/KARTA)
96
à côté des unités polonaises nouvellement formées. Pour résoudre ce problème, une partie des uni-
tés fut évacuée en Perse, sur des territoires sous administration britannique. Les autres les suivirent
peu après, avec toute la population civile. Cette évacuation fut réalisée avec l’accord des autorités
soviétiques. À cette époque, cela ne générait aucune tension. Grâce à cela, du printemps à l’automne
1942, plus de 100 000 personnes quittèrent l’URSS avec l’armée d’Anders. Cela leur assurait une
chance de survie, mais surtout la perspective de quitter à jamais « la terre inhumaine » soviétique.
97
Insigne commémoratif de la Brigade autonome de chasseurs des Carpates, combattant
en Afrique lors de la défense de Tobrouk
98
Le général Władysław Anders, commandant du Deuxième Corps d’armée
polonais, dont les soldats ont pris Monte Cassino (NAC)
son admiration pour l’inflexibilité de la nation polonaise. Il renforçait par là non seulement les
espoirs de voir la Pologne reconstruite dans ses frontières d’avant la guerre, mais aussi de
corriger, aux dépens de l’Allemagne, le cours de ses frontières nord et est, dont le tracé avait
facilité l’agression de la Pologne par le Reich et la conquête de la Pologne en septembre 1939.
99
Les règles formulées par Roosevelt et Churchill le 14 août 1941, connues sous le nom de
charte de l’Atlantique, devinrent un document de base auquel se référèrent, dans les années
qui suivirent, les Nations unies dans leur lutte contre les forces de l’Axe. Ces règles furent éga-
lement signées par les Soviétiques. Ce document s’opposait catégoriquement à tout change-
ment de frontières sur les territoires des pays conquis sans l’accord de leur population. Cela
mettait une barrière au moins formelle aux démarches soviétiques ayant pour but de faire
reconnaître leurs frontières occidentales des années 1939–1941 comme étant en conformité
avec le droit international.
ESPOIRS ILLUSOIRES
Devenus les alliés d’un pays totalitaire, les Anglo-Saxons décidèrent de changer les vecteurs de
la propagande militaire en estompant ou en omettant des informations sur la nature criminelle
de l’URSS. Ils s’appliquèrent à créer une image de l’URSS comme « forme de démocratie dif-
100
férente ». Certains étaient même prêts à croire que les défaites avaient commencé à changer
le caractère impérialiste du pays de Staline. On ne peut cacher que le seul fait d’avoir rétabli
les relations polono-soviétiques facilitait les démarches médiatiques de ce genre.
Malheureusement, dans la réalité, la nature de l’État soviétique ne changea guère. Aux
yeux des Polonais, l’expérience tragique de l’occupation soviétique des années 1939–1941 ne
faisait que confirmer l’image de la dictature de Joseph Staline comme étant aussi oppressive
que celle du pays d’Adolphe Hitler. Il est vrai que l’on ne connaissait pas encore la sinistre vérité
sur le crime de Katyn, mais les autorités de la République de Pologne avaient reçu de leur pays
des rapports détaillés sur les déportations, les crimes et la brutalité des autorités soviétiques
vis-à-vis des habitants des terres occupées pendant cette période.
En renouant les relations avec l’URSS en 1941, la Pologne avait – comme il en a déjà
été question plus haut – l’intention d’arrêter le calvaire de centaines de milliers de citoyens
polonais dans les camps de concentration et les lieux de séjour forcé à l’intérieur de l’URSS.
Il était évident que Staline – jusque-là allié d’Hitler – ne reviendrait pas sur les décisions qui
avaient bouleversé la vie de millions de personnes. Les répressions effroyables dont les so-
viétiques étaient responsables n’étaient pas connues que des seules autorités polonaises.
À toutes les questions concernant la destinée des milliers d’officiers « portés disparus » que
les Polonais voulaient inclure dans les nouvelles unités de l’armée polonaise, les Russes
répondaient de façon évasive, en fournissant parfois des réponses contradictoires sur leur
prétendue « fuite » de l’URSS.
Dans ces circonstances, nombreux furent ceux qui comprirent clairement que la victoire
définitive des Allemands à l’Est constituait une menace égale à celle de la victoire de l’URSS
totalitaire pour les espoirs polonais d’indépendance de leur pays et de liberté des citoyens.
Pour la Pologne, le scénario le plus favorable était de voir les deux puissances totalitaires
s’enliser dans des combats indécis, se déroulant loin à l’est de la frontière polonaise, où ils se
saigneraient mutuellement en perdant leur potentiel militaire, jusqu’à ce qu’aucun de ces pays
ne soit plus capable de réaliser ses plans d’asservissement des autres peuples. Cela aurait
en même temps facilité la victoire des pays occidentaux sur les Allemands affaiblis, comme
cela avait eu lieu en 1918.
Les projets d’une invasion du continent à partir de la péninsule des Balkans, envisagés
par le camp allié, étaient pour les autorités polonaises une source d’espoir. Le Premier ministre
britannique, Winston Churchill, était leur partisan déclaré. Cette invasion aurait constitué une
101
chance de libérer la Pologne par les alliés anglo-saxons, aux côtés desquels auraient combattu
les Forces armées polonaises à l’Ouest. Ce scénario créait la possibilité de vaincre l’Allemagne
à l’Ouest de l’Europe avant que l’Armée rouge ne se fût rapprochée de la Pologne. Cela aurait
permis aux Polonais de reconstruire un potentiel militaire et politique dans un pays libre, qui
aurait été capable de défendre sa souveraineté et ses frontières des agissements agressifs
éventuels de l’URSS communiste.
LA DIVERSION SOVIÉTIQUE
Les craintes des Polonais vis-à-vis de la Russie étaient fondées. Staline ne cachait que pro-
visoirement ses desseins hostiles envers la Pologne. Mais, dès les premiers mois après la
signature des accords avec la Pologne, il prit secrètement des initiatives contraires à la lettre
et à l’esprit de ces traités. Durant l’été 1941 déjà, il donna à Moscou l’ordre de rebâtir des
structures communistes subordonnées au Kremlin sur les territoires polonais occupés par les
Allemands. Dans les mois qui suivirent, il fit introduire, dans la Pologne centrale, des groupes
de fonctionnaires communistes spécialement formés qui commencèrent leur activité sous le
nom de Parti ouvrier polonais (PPR). En revanche, à l’Est, des détachements et des groupes
de diversion soviétiques opéraient dans les forêts – sans concertation avec les autorités de la
République de Pologne, en constituant souvent un danger pour la population polonaise.
Dès cette période, Staline essaya de forcer les Britanniques à sanctionner l’annexion
de la moitié de la Pologne, réalisée en 1939, en tâchant d’obtenir la reconnaissance du cours
du Bug comme frontière occidentale de l’URSS. Malgré ses engagements à l’égard de la
Pologne, Londres était prête en 1942 à faire des concessions sur cette question. Cela a été
révélé lors des préparatifs de la signature d’un nouveau traité militaire et politique entre les
Britanniques et les Soviétiques. Moscou a exigé que ses frontières de 1941, qui comprenaient
la Pologne orientale et d’autres annexions (les États baltes, la Bessarabie roumaine et la
Bucovine), soient incluses dans le traité. Ces solutions extrêmement défavorables seraient
inacceptables pour les autorités polonaises. Cependant, en 1942, la Pologne avait encore
une position relativement forte au sein du camp allié. Elle s’est fait un puissant allié en la
personne du président des États-Unis, qui s’est alors personnellement fermement opposé
à l’acceptation des revendications territoriales de Staline, rappelant les principes de la charte
de l’Atlantique. Il a forcé le Royaume-Uni à s’opposer aux demandes soviétiques à cet égard.
102
PÉRIMÈTRE DU FRONT ORIENTAL ALLEMAND DANS LES ANNÉES 1941–1942
Maciej Mikulski
Frontières des pays et des territoires occupés par l’Allemagne et l’URSS le 22 juin 1941
Le Reich allemand, ses alliés et les territoires occupés par l’Allemagne avant le 22 juin 1941
Zones occupées par l’Allemagne et ses alliés en 1941
La ligne du front germano-soviétique début décembre 1941
Le front germano-soviétique en novembre 1942
Zones récupérées par l’URSS dans le cadre de la contre-attaque près de Moscou
Zones occupées par l’Allemagne et ses alliés en 1942
Territoire de la Pologne sous occupation allemande
103
Il a également promis personnellement au Premier ministre Sikorski qu’il ne permettrait pas
que le territoire polonais soit traité de la sorte. La Pologne a également considéré cela comme
un succès de sa propre diplomatie. Moscou a dû accepter avec mécontentement que le pacte
entre la Grande-Bretagne et l’Union soviétique ne contienne pas les déclarations frontalières
souhaitées par Staline.
104
VII
105
Staline eut pour objectif d’affaiblir l’autorité et l’importance de la Pologne dans la coalition alliée,
puis de la faire sortir de l’arène alliée pour en faire finalement un objet dans la politique des
grandes puissances internationales.
Le Kremlin commença par des provocations qui augmentèrent la tension dans les relations
polono-soviétiques, en imposant par exemple à nouveau la citoyenneté soviétique à la popula-
tion polonaise libérée des camps de travail et des lieux de séjour forcé. Ensuite, il demanda aux
communistes polonais résidant en URSS d’annoncer la création d’une prétendue Association
de Patriotes polonais, prenant les apparences d’une représentation des milieux indépendants,
opposés aux autorités de la République de Pologne. Il s’agissait en fait d’un instrument supplé-
mentaire de politique anti-polonaise et de propagande soviétique, totalement à la disposition
de l’URSS. Invariablement, Moscou visait à augmenter la tension dans les relations bilatérales.
106
tés soviétiques annoncèrent que c’était l’Allemagne qui en était responsable et exigèrent de la
Pologne de confirmer ce mensonge. Bien entendu, les Polonais ne pouvaient pas accepter cela.
Le 25 avril 1943, Moscou rompit ses relations diplomatiques avec la Pologne. Cela entraîna
la suppression totale des représentations polonaises en URSS et priva, par conséquent, les
Polonais présents dans ce pays de toute protection diplomatique. Cette démarche fut accom-
pagnée d’une nouvelle exigence concernant non seulement le territoire de la Pologne, mais
aussi le changement de la composition des autorités de la République de Pologne.
De cette manière, la République de Pologne fut le seul pays de la coalition active antialle-
mande qui devint, pendant la guerre, victime d’une agression de la part de l’URSS à l’intérieur
de cette même coalition. Dans une première phase, cette politique agressive fut réalisée avant
tout dans le domaine de la diplomatie et de la propagande. Dans la phase suivante – à partir
de 1944 – elle fut également réalisée à l’aide de moyens militaires et policiers.
Les puissants groupements de maquisards soviétiques, actifs sur les territoires occupés
par les Allemands dans les régions de Vilnius et de Novogroudok, reçurent l’ordre de liquider
brutalement les détachements de l’Armée de l’Intérieur (AK). En même temps, les massacres
de la population polonaise qui soutenait l’Armée de l’Intérieur se multiplièrent.
À la fin de 1943, lors de la conférence de Téhéran, Staline obtint de Churchill et de
Roosevelt le consentement implicite à annexer la moitié orientale de la Pologne, ce qui se tra-
duisit par l’approbation de la « ligne de Curzon » comme la frontière Est de la République de
Pologne. Dans ces circonstances, le Kremlin intensifia, dans le dos des Alliés, ses préparatifs
en vue d’établir des centres de pouvoir « polonais » concurrentiels.
107
Le général Kazimierz Sosnkowski, commendant en chef des Forces armées polonaises
en 1943 et 1944 (NAC)
108
les Anglo-Saxons du scénario « balkanique » (partiellement sous pression de l’URSS) n’en
excluait pas l’espoir, renforcé par le succès de l’offensive des Alliés en Italie, aux mains desquels
à partir de décembre 1943 se trouvait la Sicile et la partie sud de la presqu’île des Apennins.
Cependant la perspective de l’entrée en Pologne de l’Armée rouge, hostile aux aspirations
polonaises à l’indépendance, devenait de plus en plus réaliste. Il était nécessaire de remanier les
plans militaires afin qu’ils contribuent, militairement et politiquement, à contraindre l’URSS à respec-
ter les principes de la charte de l’Atlantique par rapport à la Pologne et au respect de sa souveraineté.
C’est dans cette situation que le commandement élabora une nouvelle conception des
opérations insurrectionnelles antiallemandes de l’Armée de l’Intérieur. Elles reçurent le nom
de plan « Burza » (plan « Tempête »). Au lieu de déclencher l’insurrection simultanément sur
tout le territoire, les opérations devaient être réalisées successivement dans les régions, juste
avant l’entrée des troupes soviétiques. Ainsi, des insurrections locales devaient éclater sur
les arrières de la ligne de front allemande, afin que les villes principales et les autres centres
urbains soient libérés par les Polonais, qui accueilleraient les Soviétiques en alliés et maîtres
du terrain. Les structures civiles et militaires dé conspirées devaient former l’administration et la
police polonaises, tout en se tenant prêtes à continuer la lutte contre les Allemands aux côtés
des Soviétiques, dans le cadre de la coalition antiallemande. Ce plan se fondait sur la convic-
tion que les enjeux politiques, les retombées en termes de propagande ainsi que le soutien
des alliés anglo-saxons imposeraient aux Soviétiques le respect des organes de gouvernement
polonais et de leur souveraineté.
Suivant la logique de la guerre, la Pologne estimait en effet que son effort militaire pro-
duirait des effets politiques et médiatiques dans le camp des Alliés. Elle n’avait pas d’autres
moyens de pression.
VAINS SACRIFICES
En janvier 1944, l’Armée rouge traversa, pour la deuxième fois pendant cette guerre, la ligne de la
frontière orientale de la Pologne. Le 20 janvier 1944, le gouvernement de la République de Pologne
publia un communiqué dans lequel il déclarait que « la Nation polonaise rejette catégoriquement
et inflexiblement les prétentions soviétiques sur les territoires orientaux de l’État polonais ».
Les premières unités polonaises de l’Armée de l’Intérieur qui participèrent à la réalisation
du plan « Tempête » se trouvaient en Volhynie. Celles des régions de Vilnius et de Novogroudok
109
Entrée des troupes de l’Armée de l’Intérieur à Szczebrzeszyn dans la région de Lublin dans
le cadre de l’opération « Tempête » (akcja « Burza »), 26 juillet 1944 (AIPN)
participèrent aux combats de quelques jours contre les Allemands dans les premiers jours de
juillet 1944, notamment pour la libération de Vilnius. L’Armée rouge prit part aux combats dans
la ville même. L’Armée de l’Intérieure participa aussi aux combats pour la libération de Lvov et
des centaines de villes et localités.
Au cours des combats sur le front, les commandants soviétiques profitaient du soutien
de l’Armée de l’Intérieur, et ils ont maintes fois exprimé leur gratitude à ses soldats pour leur
aide dans la guerre contre les Allemands. En revanche, à l’issue des combats, les Soviétiques
faisaient prisonniers les cadres de commandement de l’Armée de l’Intérieur – souvent en les
attirant dans des guet-apens, sous prétexte de « réunions d’État-major ». Simultanément, ils
désarmaient et emprisonnaient des milliers de soldats de l’Armée de l’Intérieur. Certains de ces
derniers étaient incorporés dans des formations soumises à Moscou, d’autres déportés dans
les camps du nord de l’URSS. Ceux enfin qui tentaient de garder la liberté et de faire résis-
tance, étaient impitoyablement massacrés. Les civils polonais étaient eux aussi massivement
persécutés. La nouvelle occupation de la Pologne devint une réalité.
110
Le général Tadeusz Bór-Komo-
rowski, commandant en chef de
l’Armée de l’Intérieur de 1943
à 1944 (NAC)
Cela étant, ces agissements se déroulaient sur les territoires dont Staline exigeait ouverte-
ment l’attribution à l’URSS. Les Polonais ne savaient donc pas quelle serait l’attitude des Soviétiques
à l’ouest du Bug (de « la ligne de Curzon »), c’est-à-dire sur les territoires dont ils ne contestaient
pas officiellement l’appartenance à la Pologne. Les forces armées de l’Armée de l’Intérieur par-
tirent donc au combat, dans le cadre du plan « Tempête », dans les régions de Lublin, Rzeszów,
Cracovie, Kielce et en Mazovie orientale, libérant par elles-mêmes des centaines de localités.
Il apparut rapidement que Staline réalisait son scénario impérialiste également sur ces
territoires, au lieu de reconnaître les autorités légales de la République de Pologne. Il créa
à Moscou un Comité de libération nationale (PKWN) totalement à sa botte. L’URSS proclama
que ce comité constituait le seul pouvoir en Pologne à l’ouest de « la ligne Curzon ». Ainsi la
répression sanglante dirigée contre les soldats de l’Armée de l’Intérieur, contre les membres
des autres organisations de lutte pour l’indépendance ainsi que contre les fonctionnaires de
l’administration de l’État clandestin se poursuivit sur les deux rives du Bug. Autrement dit,
l’URSS, membre du camp des Alliés, frappait les soldats d’un autre pays allié. Staline voulait
111
obtenir, de cette manière, la destruction totale des structures de l’État polonais clandestin afin
d’instaurer, sur le territoire polonais, un État nouveau, complètement soumis au Kremlin.
L’INSURRECTION DE VARSOVIE
L’Insurrection de Varsovie, qui commença le 1er août 1944, lorsque les unités soviétiques s’ap-
prochaient de la Vistule, fut la manifestation la plus éclatante de la lutte pour les droits de la
République de Pologne à l’indépendance. Dans les quartiers de la capitale libérés par l’Armée
de l’Intérieur, les structures clandestines de l’État polonais apparurent au grand jour. Staline
ne s’attendait pas à ce qu’une armée, créée dans la clandestinité par des gens qui jouaient
au quotidien le rôle de civils, pût combattre longtemps et efficacement des unités allemandes
régulières et surarmées.
112
Ordre du commandant de l’Armée de l’Intérieur, le général Bór-Komorowski, d’engager
un combat ouvert contre l’envahisseur allemand dans Varsovie occupée (« Biuletyn Infor-
macyjny », 2 août 1944)
113
Groupe d’insurgés à Varsovie au mois d’août 1944 (Wikimedia Commons)
De leur côté, les alliés occidentaux acceptèrent de fournir une aide aérienne en armes,
en munitions et en vivres pour les insurgés. À la mi-août 1944, ils s’adressèrent aux Sovié-
tiques pour obtenir l’autorisation de laisser atterrir et de ravitailler leurs avions, après le largage
du chargement sur Varsovie, sur les aérodromes soviétiques à l’arrière du front. Cela aurait
permis d’augmenter nettement l’aide occidentale aux insurgés. Jusqu’alors, en effet, le poids
de la quantité énorme de carburant nécessaire pour le retour des avions sur leurs bases, en
Italie, limitait les possibilités de chargement en matériel pour les insurgés. Comme les insurgés
remportaient alors leurs plus grands succès, cette aide aurait pu effectivement leur parvenir.
Les Soviétiques refusèrent néanmoins fermement cette aide. Ils ne désiraient pas que les
combattants polonais la reçoivent. L’ambassadeur britannique, convoqué par le vice-ministre
soviétique des Affaires étrangères, Andreï Vichinsky, reçut un communiqué très explicite : « Le
Gouvernement soviétique ne peut accéder à cette demande. L’explosion des combats à Var-
sovie, auxquels a été contrainte la population de Varsovie, n’est que l’œuvre d’aventuriers et
le Gouvernement soviétique ne peut y mettre la main ».
114
L’INSURRECTION DE VARSOVIE DANS LES PREMIÈRES SEMAINES
DES COMBATS AU MOIS D’AOÛT 1944
Obszary
Zonesstolicy
de lazajęte przezoccupées
capitale powstańców
par w
lessierpniu 1944 r.,
insurgés en
na których poza liniami frontów uruchamiano instytucje
août 1944, où les institutions d’État de la Répu-
Maciej Mikulski
115
Allemands emmenés hors du bâtiment de PASTA dans le centre-ville de
Varsovie, capturé par les insurgés polonais (AIPN)
116
ACTIONS ALLEMANDES ET SOVIÉTIQUES CONTRE LES TROUPES
POLONAISES ALLANT SOUTENIR L’INSURRECTION DE VARSOVIE EN 1944
Les régions dans lesquelles les unités polonaises de l’Armée de l’Intérieur allant soutenir l’Insurrection
de Varsovie ont été attaquées, détruites au combat, désarmées ou bloquées par :
Maciej Mikulski
117
de Mazovie du nord et de l’ouest, de la région de Radom et Kielce et de Petite-Pologne. De
leur côté, les Soviétiques dénichaient, désarmaient et détruisaient les détachements venant
de Podlachie, de Mazovie orientale, des régions de Lublin, Rzeszów et même de celle de Lvov.
Ce fut paradoxalement, dans cette guerre, le dernier épisode de réelle collaboration germano-
-soviétique (même si elle n’était pas formalisée) en vue de réaliser des objectifs militaires et
politiques visaient une fois de plus la République de Pologne.
LA CAPITULATION
C’est dans ces conditions que les soldats de l’Armée de l’Intérieur combattirent héroïquement
pendant deux mois, sur les barricades de la capitale, contre les Allemands qui disposaient d’une
énorme supériorité. Hitler profita diligemment de l’avantage que lui assurait la suspension de
l’offensive soviétique. Les conditions étaient réunies pour exploiter cette supériorité écrasante
des unités allemandes, amplement équipées de munitions et de matériel lourd.
Dans les quartiers repris aux insurgés, les Allemands commirent des crimes de masse :
ils massacrèrent près de 150 000 habitants de la capitale. Bien plus tard, la propagande com-
muniste les qualifia de « victimes de l’insurrection », alors qu’en réalité, ils furent victimes de
crimes allemands de masse, perpétrés en dehors des zones de front.
Les Soviétiques refusèrent à l’aviation britannique et américaine soutenant les insurgés
l’autorisation d’atterrir et de se ravitailler jusqu’à la deuxième semaine de septembre. Ils com-
mençaient alors à ressentir le coût de leur attitude en termes d’« image » : après plusieurs
semaines de combats insurrectionnels à Varsovie, les intentions réelles de Moscou, qui faci-
litait aux Allemands l’écrasement rapide de l’insurrection, commencèrent à apparaître dans
des articles de presse des quatre coins du monde. C’est aussi dans la deuxième semaine de
septembre que les Soviétiques investirent les quartiers de la rive droite. Lorsque les insurgés
ne contrôlaient plus que leurs derniers réduits, les Soviétiques stationnant sur l’autre rive de
la Vistule acceptèrent de tenter de faire traverser, pour des raisons de propagande, quelques
unités sur la rive gauche. Cependant, cette opération ne devait incomber qu’à une seule des
armées soviétiques présentes sur le front, en l’occurrence un groupement tactique composé
de soldats polonais. Cette opération limitée n’était en rien comparable au plan initial, aban-
donné après le début de l’Insurrection, d’attaquer la ville avec les forces conjointes de plusieurs
armées soviétiques, soutenues par de considérables forces blindées, l’artillerie et l’aviation.
118
L’opération de débarquement fut effectuée sans soutien notable et se solda par une sanglante
défaite. Quelques autres opérations des Soviétiques, entreprises dans les derniers jours de
l’insurrection, avaient, elles aussi, un objectif de propagande plutôt qu’une autre utilité.
Au début du mois d’octobre 1944, après 63 jours de combats acharnés contre l’ennemi
supérieur en forces, les insurgés signèrent leur capitulation devant les Allemands.
Ayant repris le contrôle de Varsovie, Hitler ordonna de raser la ville. Toute la population
civile survivante fut expulsée. Profitant de l’inactivité prolongée des Soviétiques, les Allemands
détruisirent systématiquement les quartiers de la ville pendant les mois suivants, en brûlant ou
en faisant sauter les maisons une à une.
119
un peu plus de 107 000 soldats et, à la fin de l’année, 275 000. Ces unités n’étaient pas subor-
données aux autorités de la République de Pologne; elles étaient toujours totalement inféodées
aux autorités soviétiques. Les Polonais n’avaient aucune influence sur la façon dont on utilisait ces
formations, que ce soit dans les actions militaires ou dans la politique de Staline. Malgré cela, ils
profitaient avec ardeur de la possibilité de lutter contre les Allemands partout où ils étaient envoyés.
Les Polonais appartenant à ces unités participèrent, entre autres, aux combats contre
les Allemands pour maintenir les têtes de pont sur la Vistule. Ils prirent part à la tentative, déjà
mentionnée, de débarquement sur la rive gauche de la Vistule, puis aux affrontements pour
maintenir les têtes de pont occupées en septembre 1944. Les simples soldats ne connais-
saient pas les coulisses des décisions soviétiques et supposaient qu’il s’agissait d’apporter
une aide réelle aux combattants insurgés. En réalité, pendant cette période, les Soviétiques
ne réalisèrent pas de grandes opérations militaires pour prendre Varsovie, attendant que les
Allemands répriment l’insurrection.
En février et en mars 1945, les unités de l’une de ces armées furent envoyées au combat
pour percer la ligne fortifiée de Poméranie (Pommernstellung). Ensuite, les unités polonaises
subordonnées aux Soviétiques prirent part à l’opération du passage de l’Oder, à l’assaut de Berlin
et aux combats sanglants en Lusace, dans le cadre de l’opération praguoise de l’Armée rouge.
120
Le général Stanisław Maczek, commandant de la 1ère Division blindée
polonaise, qui a participé entre autres à la libération de la France, de la
Belgique et des Pays-Bas (NAC)
Dès le mois d’août, en France du Nord, les Polonais se battirent pour la poche de Falaise
(8–22 août 1944), libérèrent Ypres et Gand en Belgique, Bréda aux Pays-Bas (28–30 octobre
1944). La Ière Brigade parachutée autonome combattit à Arnhem (21–25 septembre 1944). Les
Polonais participèrent aussi aux combats sur la Meuse. En mai 1945, ils conquirent les régions
nord de l’Allemagne, avec le port de Wilhelmshaven.
Dans la lutte victorieuse contre le Reich allemand, l’on ne saurait omettre les succès des
cryptologues polonais (avec notamment Marian Rejewski) qui furent les premiers à casser le code
121
« For your freedom and ours » – affiche de 1944 dédiée aux
soldats polonais qui ont pris Monte Cassino (Imperial War
Museums)
122
de la machine à chiffrer allemande « Enigma ». Dès le début des années 1930, ils avaient réussi
non seulement à décrypter les chiffres, mais aussi à créer des copies conformes de la machine
elle-même. Durant les années suivantes, ils les perfectionnèrent en créant une « bombe crypto-
logique » – un dispositif permettant le déchiffrage mécanique de la correspondance allemande.
Juste avant le début de la guerre, les Polonais transmirent des exemplaires d’Enigma et la totalité
de la documentation aux services secrets français et britanniques, ce qui permit de continuer et
de développer les recherches concernant le déchiffrage des dépêches et des ordres allemands.
Le déchiffrement des codes d’Enigma permit d’intercepter les ordres et les plans militaires
allemands, et contribua au succès de nombreuses opérations alliées.
123
FORMATION ET ITINÉRAIRE DE COMBAT DU 2ÈME CORPS POLONAIS
DU GÉNÉRAL ANDERS
Maciej Mikulski
124
Le Reich allemand, ses alliés
et les territoires occupés avant
le 22 juin 1941
La portée la plus éloignée du
front oriental allemand en
1941–1942
Les frontières polonaises
en 1939
Lieux de formation des unités
polonaises sous le comman-
dement du général Anders
Déplacements des unités de
l’armée d’Anders, leur itinéra-
ire d’évacuation de l’URSS et
le combat des Fusiliers des
Carpates en Afrique
Itinéraire de combat du
IIe Corps d’armée polonais du
général Anders en Italie
Déplacement des soldats du
IIe Corps d’armée polonais
vers la Grande-Bretagne après
la fin de la guerre
125
Marian Rejewski : mathé-
maticien et cryptologue polo-
nais, qui en 1932 a cassé les
chiffres de « Enigma », une
machine à chiffrer allemande.
Le transfert de ces données
aux Britanniques leur a permis
d’intercepter les plans les plus
secrets concernant les actions
militaires des Allemands pen-
dant la guerre (photo de la col-
lection de Janina Sylwestrzak)
La République de Pologne fut abandonnée par les Alliés et laissée à la merci de l’État stalinien.
L’URSS annexa presque la moitié du territoire de la République de Pologne et asservit le reste
du pays. Elle rendit impossible la reconstruction d’une République de Pologne indépendante.
Les autorités légales polonaises, qui dirigeaient depuis 1939 la lutte pour l’indépendance,
durent rester en exil.
Le pays était gouverné par des autorités communistes, imposées par l’URSS et placées
sous la protection de l’armée soviétique et du NKVD. Les communistes étaient conscients, en
Pologne, de ne pas bénéficier d’un large soutien de la société. Ils ne pouvaient se maintenir au
pouvoir qu’avec l’appui des Soviétiques.
Ce n’est pas par hasard que, pendant longtemps, la tâche consistant à briser la résistance
de la société fut confiée aux unités de tirailleurs et de gardes-frontières du NKVD stationnant
en Pologne. Elles menèrent de vastes actions de pacification sur les territoires arrachés à l’oc-
126
Un cimetière de guerre de soldats polonais tués dans les combats pour la libération de
l’Italie. Loreto près d’Ancône (photo : Maciej Korkuć)
cupant allemand. Ensemble avec les forces du Bureau de Sécurité (Urząd Bezpieczeństwa,
UB), développées sous supervision soviétique, elles se livrèrent à des répressions sanglantes :
meurtres, arrestations, déportations dans les camps de travail au fond de l’URSS. Bien que
la terreur eût un caractère général, elle visait en priorité les personnes liées aux structures de
l’État polonais clandestin, les militants politiques, les soldats de l’Armée de l’Intérieur et d’autres
structures indépendantistes.
De nombreuses personnes arrêtées furent placées dans des camps construits rapide-
ment par le NKVD (notamment à Skrobów et Rembertów), mais le pouvoir communiste utilisa
également l’infrastructure des camps de concentration allemands. L’ancienne filiale du KL
d’Auschwitz à Jaworzno connut un nouveau chapitre de sa lugubre renommée : elle fonctionna,
dans les années de l’après-guerre, comme Camp central de Travail. Une partie des bâtiments
post-allemands d’Auschwitz-Birkenau, sur le terrain duquel le NKVD établit ses camps n° 22
et n° 78, fut remplie de nouveaux prisonniers. On créa aussi des camps communistes soumis
au Bureau de Sécurité (UB) pour y placer des Allemands, mais aussi des Polonais capturés.
127
Extrait des Mémoires du général Władysław Anders, chef suprême des armées
par intérim, à propos du jour de la capitulation de l’Allemagne
Au moment où l’échange de notes et de dépêches relatives aux représentants du
mouvement de lutte et de résistance aux Allemands, incarcérés par la Russie sovié-
tique, devenait de plus en plus dramatique et couvrait de son ombre les perspectives
de paix après la guerre, survint la nouvelle de la capitulation inconditionnelle de
l’Allemagne, signée à Reims le 7 mai à 2h41, puis à Berlin le 8 mai à 0.16, mettant
fin aux opérations armées en Europe. Ce fut une journée mémorable dans l’his-
toire du monde et un soulagement pour des millions de gens. Hélas, nous Polonais
ne pouvions partager l’enthousiasme général de cet instant. L’amertume de notre
combat solitaire de septembre 1939 en Pologne, au tout début de cette tourmente,
n’était rien à côté de notre solitude dans le malheur au milieu de l’explosion de
joie victorieuse des Alliés. La victoire, à laquelle nous avions contribué par tant de
sang versé et de souffrances prolongées de la nation polonaise, n’était pas la nôtre.
Le D-Day polonais n’était pas encore survenu.
Source : W. Anders, Bez ostatniego rozdziału. Wspomnienia z lat 1939–1946, b.m.w, b.d.w.,
p. 332.
(édition en français : Mémoires [Texte imprimé] : 1939–1946 / Général Wladyslaw Anders ;
trad. du polonais par J. Rzewuska, La Jeune Parque, 1948)
128
la 62e division des Forces armées de l’intérieur du NKVD, ainsi que des soldats des formations
subordonnées aux communistes polonais. Ces unités passaient les villages au peigne fin, à la
recherche de tous ceux qui soutenaient les actions d’indépendance.
Les personnes arrêtées étaient soumises à des interrogatoires, frappées et torturées.
Les officiers soviétiques dirigeaient les personnes sélectionnées vers des sites d’exécutions
massives. Sur le seul territoire polonais de la « battue d’Augustów », on arrêta au moins 1878
citoyens polonais. Plus de six cents d’entre eux ne rentrèrent jamais chez eux.
Les prisons et les maisons d’arrêt dans le pays tout entier, gérées par les communistes
et remplies de dizaines de milliers de personnes, complétèrent la carte de la terreur.
Les déportations au fond de l’URSS furent poursuivies. De 1944 à la fin des années 1940,
sur les territoires de la Pologne « d’après Yalta », les services soviétiques arrêtèrent, internèrent et
déportèrent, vers les camps de concentration en URSS, au moins 45 000 à 50 000 citoyens polo-
nais de nationalité polonaise (sans compter les citoyens polonais d’autres nationalités). La popu-
lation polonaise des territoires incorporés à l’URSS fut victime, elle aussi, de répressions brutales.
Dépouilles des soldats de l’Armée de l’Intérieur assassinés par les Soviétiques à Turza
près de Rzeszów en automne 1944, après que l’Armée rouge fut de nouveau entrée en
Pologne. Photographie de l’exhumation réalisée dans les années 90 du XXe siècle (photo :
Maciej Korkuć)
129
Monument aux victimes des crimes soviétiques commis contre les soldats de l’Armée
de l’Intérieur dans les forêts près de Turza près de Rzeszów en automne 1944 (photo :
Maciej Korkuć)
Les arrestations soviétiques avaient également une dimension économique. L’URSS man-
quait, après la guerre, de mineurs qualifiés et avait besoin d’une main d’œuvre esclave pour
travailler dans les mines. Aussi, lorsque l’Armée rouge entra en Haute-Silésie, des hommes
de 17 à 50 ans furent arrêtés pour être déportés dans des camps de travail forcé en URSS.
130
courants. […] L’amertume, la peur et le sentiment d’incertitude sont si généra-
lisés parmi la population qu’il faut considérer ce problème comme l’un des plus
urgents à résoudre.
Source : Archiwum Państwowe w Krakowie, zespół Urzędu Wojewódzkiego II, réf. 905,
Sprawozdanie sytuacyjne mianowanego przez komunistów wojewody krakowskiego Adama
Ostrowskiego za czerwiec 1945 r., k. 22. (Archives nationales de Cracovie, ensemble de l’Office
de la Voïvodie II, réf. 905, Compte-rendu de la situation, fourni par le voïvode de Cracovie
Adam Ostrowski, nommé par les communistes, pour le mois de juin 1945, k. 22)
132
Il était clair que la Pologne, en tant que victime de l’agression allemande, devait obtenir
des territoires aux dépens de son agresseur. Pendant la conférence de Potsdam, on confirma
finalement qu’elle obtiendrait la partie sud de la Prusse Orientale et les territoires rejoignant la
ligne de l’Oder et de la Neisse lusacienne.
Les Soviétiques en profitèrent pour utiliser, dans la propagande, l’affirmation du « dépla-
cement » de la Pologne, qui devait cacher la vérité sur l’annexion par la force de ses territoires
de l’Est. Par ailleurs, les acquisitions à l’Ouest et au Nord ne récompensaient pas les pertes
à l’Est. Finalement, la surface de la Pologne, comparée à celle d’avant-guerre, diminua de 20 %.
Vilnius
Gdańsk
Olsztyn
Szczecin Novogroudok
Białystok
Bydgoszcz
Poznań
VARSOVIE
Brest
Łódź
Wrocław Lublin
Kielce Loutsk
Katowice
Cracovie
Lvov
Ternopol
Stanyslaviv
133
134
Des centres culturels polonais (Lvov, Vilnius),
le bassin pétrolier de Drohobytch ainsi que
des terres où avaient vécu, pendant des
siècles, des millions de Polonais se retrou-
vèrent hors de ses frontières.
Fuyant l’arrivée des troupes sovié-
tiques, plusieurs millions d’Allemands
de l’Est partirent ou furent évacués vers
l’Ouest par les autorités du Reich. Lors de
la conférence de Potsdam, les puissances
victorieuses décidèrent du transfert, vers les
zones d’occupation alliées, de la population
allemande des territoires situés à l’Est de
l’Oder et de la Neisse lusacienne. Ces dé-
placements concernèrent encore 3 500 000
d’Allemands de plus.
LES DESTRUCTIONS
ET LE PILLAGE
Les destructions de la Pologne étaient
énormes. On estimait que le patrimoine na-
tional avait diminué de 38 %. Les nouveaux
territoires à l’Ouest ne pouvaient récompen-
135
ser les pertes qu’en apparence. Ils étaient complétement dévastés par la guerre. L’action des
Russes, qui détruisaient consciemment les villes déjà conquises, ne faisait qu’aggraver la situa-
tion. Cela concernait aussi bien les grands centres (comme Gdańsk) que d’autres plus petits
(Nysa en Basse-Silésie). Les usines de ce territoire étaient massivement pillées par l’Armée
rouge qui considérait toute l’infrastructure économique allemande comme un butin de guerre.
Les Soviétiques envoyaient en URSS, par trains entiers, l’équipement industriel, énergétique
et de communication. Ils démontaient des usines entières, des entreprises et des lignes de
production. Les Soviétiques démontèrent également et envoyèrent en URSS une partie de
l’infrastructure industrielle de la Pologne centrale.
Pendant toute la durée de la guerre, les Allemands organisaient systématiquement le
pillage des œuvres d’art et des monuments polonais. Le pillage était un phénomène courant
parmi les fonctionnaires allemands. Il y eut aussi des formes de vol organisé d’œuvres d’art,
qui touchait aussi bien les habitations privées que les palais et les églises.
Après le retrait des Allemands, les soldats de l’Armée rouge détruisirent les biens cultu-
rels qui se trouvaient dans les manoirs et les palais polonais conquis. On peut citer en exemple
Varsovie détruite par les Allemands (fragment avec panorama des ruines de la Vieille
Ville), 1945 (NAC)
136
Nysa en Basse-Silésie fût occupée par l’Armée rouge en 1945. Alors que la guerre fût déjà
terminée, les Soviétiques ont mis le feu à la ville (domaine public)
le palais de Przecław près de Mielec, où les soldats de l’Armée rouge brûlèrent, dans la cour,
une collection de livres datant de plusieurs siècles, ou bien le palais des Szembek en Petite
Pologne, complétement brûlé en 1945. Sur ordre de Staline, les communistes commencèrent
par priver les propriétaires terriens polonais de leurs biens avant de les anéantir. Il s’agissait
de la première étape de destruction de la structure sociale du pays.
LA CATASTROPHE DÉMOGRAPHIQUE
L’agression armée dirigée contre la Pologne par l’Allemagne et ses alliés causa de gigan-
tesques pertes humaines – difficiles à combler, même à l’échelle historique. En conséquence,
la Pologne devint un pays nettement plus petit, également en potentiel démographique. Près
de six millions de citoyens polonais perdirent la vie. Les Juifs et les citoyens polonais d’origine
juive assassinés par le Reich allemand constituaient la moitié des victimes.
137
Des masses énormes de population polonaise furent arrachées à leurs régions natales,
annexées par l’URSS, et furent obligées de quitter les territoires de l’Est de la Pologne pour
s’installer sur les terrains repris aux Allemands à l’Ouest et au Nord.
La comparaison avec l’Espagne, qui possédait avant la guerre 1/3 d’habitants de moins
que la Pologne, permet de se rendre compte des vraies dimensions de la catastrophe démogra-
phique. En 1938, l’Espagne (25,3 millions) avait presque 10 millions de citoyens de moins que
la Pologne (34,7 millions). En 1945, la Pologne avait presque 3 millions d’habitants de moins
que l’Espagne (26,8 millions de citoyens). La population de la Pologne, soumise à l’extermi-
nation, aux déportations et à l’asservissement ne comptait plus que 23,9 millions d’habitants.
De plus, l’absence d’indépendance, l’asservissement soviétique, la terreur communiste,
l’anéantissement de l’économie de marché et les dizaines d’années d’économie planifiée dans
un système totalitaire complétaient le bilan de la guerre, commencée par le IIIe Reich totalitaire
et terminée par la victoire de l’URSS totalitaire. Staline défendit à la Pologne de participer au
plan Marshall.
UN ALLIÉ ASSERVI
Lors de la conférence de San Francisco (avril–juin 1945), quand fut créée l’Organisation des
Nations unies, personne n’imaginait que la Pologne, qui s’était opposée la première à l’agression
allemande, ne serait pas présente parmi les pays fondateurs. Mais Staline s’opposa catégori-
quement à ce que la Pologne soit représentée par le gouvernement légitime, toujours en exil. De
leur côté, les grandes puissances occidentales n’avaient jamais reconnu le « gouvernement »
fantoche communiste (créé à partir du PKWN imposé par Staline aux Polonais en été 1944).
En conséquence, la Pologne fut paradoxalement le seul pays fondateur de l’ONU à ne
pas être représenté à la conférence des fondateurs.
En 1945, Staline réalisa résolument le plan de destruction totale des structures nationales
de la République de Pologne, recréées dans le pays dans le cadre de l’État polonais clandestin.
Lors de la conférence de Yalta, les dirigeants des trois puissances confirmèrent l’annexion des
territoires polonais de l’Est déjà réalisée par l’URSS. Ils annoncèrent en même temps – sans
base légale, en violation des règles de la charte de l’Atlantique et au détriment des autorités
légales de la République de Pologne – la création d’un nouveau gouvernement (provisoire)
pour les terres polonaises situées à l’ouest du Bug. Il devait s’agir d’une institution créée avec
138
la participation de « dirigeants démocratiques de la
Pologne et des Polonais à l’étranger » non précisés,
qui organiserait – comme cela fut annoncé – des élec-
tions législatives libres et sans limitations.
En se fondant sur ces décisions, les autorités
soviétiques invitèrent, en mars 1945, les dirigeants
de l’État polonais clandestin – qui n’étaient donc pas
encore sortis de la clandestinité – à participer à des
débats sur l’avenir de la Pologne. Malgré les garan-
ties de sécurité qu’ils avaient reçues, après deux jours
d’entretiens, ils furent enlevés, arrêtés et transportés
dans une prison à Moscou.
En juin 1945, l’URSS organisa un simulacre de
procès dans lequel tout ce groupe de dirigeants po- Le général Leopold Okulicki, dernier
commandant en chef de l’Armée de
lonais fut l’objet d’un acte d’accusation parfaitement l’Intérieur. En mars 1945, il fut arrêté
illégal. Ils furent de cette façon éliminés des prépa- par le NKVD et condamné lors d’un
ratifs visant à la création du nouveau gouvernement procès simulé des dirigeants de l’État
clandestin polonais. Des années plus
« de Yalta ».
tard, les Soviétiques ont admis qu’il
Trois de ces dirigeants, condamnés à de lon- était « mort en prison » en 1946. (Stu-
gues peines de prison – le vice-premier ministre de la dium Polski Podziemnej/KARTA)
République de Pologne Jan Stanisław Jankowski, son
adjoint Stanisław Jasiukowicz et le commandant en chef de l’Armée de l’Intérieur, le général
Leopold Okulicki – ne quittèrent plus jamais les murs de la prison soviétique. Ils y périrent en
tant que victimes supplémentaires du régime soviétique.
139
polonais) immédiatement mis en minorité et, bien
que formellement représentés dans le gouverne-
ment, déchus au rang d’une opposition impitoya-
blement combattue.
Malgré la difficulté de considérer la compo-
sition du TRJN comme représentative de la socié-
té, les alliés occidentaux nouèrent avec celui-ci,
conformément à leurs engagements à Yalta, des
relations diplomatiques et retirèrent leur recon-
naissance aux autorités légales de la République
de Pologne, avec le Premier ministre Tomasz Ar-
ciszewski et le président Władysław Raczkiewicz.
Les États-Unis et la Grande-Bretagne le firent
le 5 juillet 1945. Les gouvernements de plusieurs
dizaines de pays s’alignèrent sur leur attitude.
Tomasz Arciszewski – Premier ministre
de la République de Pologne en exil entre Cependant Staline n’avait nullement l’inten-
novembre 1944 et juillet 1947 (NAC) tion d’autoriser les élections libres annoncées
à Yalta. Il était conscient du fait que le parti com-
muniste ne disposait d’aucun soutien social en Pologne. De ce point de vue, la situation de la
Pologne était totalement différente de celle de la Tchécoslovaquie voisine, par exemple, où le
parti communiste disposait d’une forte assise et remporta les élections parlementaires de 1946
sans avoir à fausser les résultats.
En Pologne, les communistes placés au pouvoir par l’URSS comprenaient qu’ils n’avaient
pas la moindre chance d’obtenir un nombre signifiant de voix – sans même parler de gagner
les élections. C’est pourquoi ils ne permirent jamais d’organiser des élections vraiment libres.
En 1947, on organisa un vote, mais on ne permit toutefois pas de dépouiller les bulletins placés
réellement dans les urnes. Les résultats furent proclamés à partir de faux protocoles électo-
raux, totalement préparés par les agents de Staline sous la surveillance de la police politique
communiste (UB). Suite à quoi, on annonça la victoire des communistes.
À cette époque et pendant les décennies suivantes, les garnisons de l’Armée soviétique
constituaient une garantie du maintien du pouvoir en Pologne par les communistes. Dès
mai 1945, on forma – à partir des unités dissoutes du 2e Front de Biélorussie – le Groupe
140
Nord des Forces de l’Armée rouge (Armée soviétique à partir de 1946), qui stationna en
permanence en Pologne. On estime qu’au moment de sa formation, elle comptait environ
500 000 soldats.
LA RÉSISTANCE
Les autorités légales de la République de Pologne en exil, à nouveau abandonnées par leurs
alliés occidentaux, essayèrent de perdurer pendant les décennies suivantes, dans des condi-
tions très difficiles, tout en espérant retrouver leur indépendance dans l’avenir.
141
Jusqu’en 1947, le PSL – Parti populaire polonais – mena une lutte politique ouverte. De
forts détachements de résistants luttaient, armes à la main, contre l’asservissement. Dans plu-
sieurs régions du pays, des affrontements eurent lieu avec les troupes de pacification du NKVD,
les formations communistes du Bureau de sécurité (UB) et les Forces armées territoriales. Les
résistants procédèrent à des centaines d’actions réussies, attaquant prisons et maisons d’arrêt,
et causant de lourdes pertes à l’ennemi. Les structures nationales du Rassemblement Liberté
et Indépendance (« Wolność i Niezawisłość ») et les Forces armées nationales (Narodowe Siły
Zbrojne) jouèrent un grand rôle dans la résistance clandestine.
Dans de nombreuses régions de Pologne, la résistance contre le communisme prenait,
jusqu’en 1947, les dimensions d’une insurrection antisoviétique. Après 1947, la résistance
clandestine indépendante armée, privée de tout espoir de changer la situation géopolitique,
commença à faiblir. A la fin des années 1940, des unités de résistants se maintenaient encore
dans les forêts, se transformant peu à peu en groupes de survie. Le dernier résistant fut tué
lors d’une opération communiste en 1963.
En 1939, la Pologne avait rompu avec la politique de concessions, menée par les pays occi-
dentaux vis-à-vis de l’Allemagne. Il en fut de même dans les années 1940, lorsqu’elle contribua
à sortir de la léthargie de la politique de concessions envers Moscou les dirigeants du monde
libre. L’insurrection de Varsovie et la résistance des Polonais à l’asservissement dévoilèrent le
visage agressif de la politique des Soviétiques. George Kennan, l’un des architectes principaux
de la doctrine américaine de l’endiguement du communisme de 1947, connue dans l’histoire
mondiale sous le nom de « doctrine de Truman », a décrit de façon exacte comment l’expé-
rience de la Pologne et des Polonais, soumis depuis 1944 à la politique impériale de l’URSS,
révélait à ses yeux l’essence même de la politique de Staline.
La tragédie de la société polonaise résidait dans le fait que l’Occident n’était pas prêt
à comprendre les nouveaux dangers et à rompre avec les concessions faites vis-à-vis de Moscou
dans les années 1944–1945, c’est-à-dire à l’époque où l’on pouvait encore réellement aider les
Polonais. En 1947, la Pologne était déjà un pays asservi derrière le rideau de fer. Les représen-
tants des milieux politiques polonais et des autorités en exil, ainsi que les représentants des
mouvements indépendantistes clandestins et les hommes politiques du pays ne cessaient de
lancer des appels aux consciences des dirigeants du monde libre.
Malgré tout cela, le destin de la Pologne, pays allié asservi par la force, eut son influence
sur le changement de la politique internationale. L’historien britannique Paul Johnson remarque,
142
non sans raison, que la IIe Guerre mondiale et également « la guerre froide » commencèrent
par la résistance des Polonais contre le totalitarisme : « l’histoire se renouvelait, à partir de
l’endroit où, en août 1939, l’avait arrêtée le pacte de Staline avec Hitler. Désormais la Russie
exhibait sur la scène mondiale sa nouvelle rapacité totalitaire ». De cette façon – bien qu’elle fût
elle-même asservie pour des dizaines d’années – la Pologne a participé à la défense du monde
libre contre les deux totalitarismes. Que serait-il arrivé si, en 1939, les Allemands n’avaient pas
rencontré de résistance et avaient continué à profiter de la politique de concessions ? Que se-
rait-il arrivé si la lutte pour la liberté des Polonais n’avait pas dévoilé l’impérialisme soviétique ?
Quelle aurait été l’histoire du monde si la rupture avec la politique de concessions de l’Occident
envers l’URSS n’avait pas eu lieu en 1947, mais beaucoup plus tard ? Ces questions méritent
d’être posées – même si elles ne recevront jamais de réponse.
143
LA SURVIE
Les conséquences de la IIe Guerre mondiale et de l’asservissement communiste sont et seront
encore ressenties pendant des dizaines d’années. Œuvres du totalitarisme allemand et sovié-
tique, de nombreuses destructions – dont celle du tissu social – ont un caractère irréversible.
Indépendamment des coups reçus, les Polonais furent une nation qui se révolta pendant
chaque décennie du communisme. Bien que les autorités communistes soutenues par Moscou
réprimassent de manière sanglante toute résistance, les Polonais étaient toujours prêts à lutter
contre le système imposé. Dans leur lutte pour la liberté, ils versèrent leur sang maintes fois lors
d’affrontements de rue : entre autres à Poznań en 1956, sur la côte baltique en 1970 et tout au
long des années 1980. Des grèves, des révoltes et des protestations eurent lieu encore plus
souvent. Malgré tous les efforts des communistes, les millions d’ouvriers furent une véritable
base de révolte sociale. Leurs grèves générales permirent, en 1980, de créer « Solidarność » –
le premier syndicat indépendant dans les pays communistes.
L’esprit de résistance des nouvelles générations de Polonais doit sa naissance à la
mémoire de la lutte pour la liberté, de l’État polonais clandestin, de l’Insurrection de Varsovie
et de l’opposition au communisme après la guerre. Dans cette ambiance, « Solidarność » se
transforma immédiatement en un mouvement social regroupant dix millions de personnes,
mouvement qui, dans les années 1980, contribua dans une large mesure à la chute du com-
munisme, non seulement en Pologne (en 1989), mais dans toute l’Europe centrale et orientale.
Dans le cas de la Pologne la lutte pour l’indépendance, qui a commencé avec le déclen-
chement de la guerre en 1939, n’a pris fin qu’après cinquante ans. Les premières élections
entièrement libres depuis la période de l’entre-deux-guerres n’eurent lieu qu’en 1990. C’est alors
que Ryszard Kaczorowski, dernier président de la République de Pologne en exil (c’est-à-dire le
dernier successeur du président Władysław Raczkiewicz), transmit solennellement les insignes
du pouvoir présidentiel au premier président de la IIIe République de Pologne – Lech Wałęsa.
Les garnisons soviétiques (russes) ne quittèrent la Pologne qu’en 1993 – exactement
54 ans après l’invasion soviétique de 1939 et presque 50 ans après l’asservissement de la
Pologne par l’URSS dans les années 1944–1945.