Domaine 1

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DOMAINE 1 : LA RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Les sociétés de notre temps sont profondément marquées par ce qu’on pourrait appeler
un désenchantement spirituel et intellectuel. Elles sont, en effet, surtout enclines à développer
le volet pratique de la vie humaine en délaissant quelque peu sa dimension transcendante,
spirituelle et intellectuelle. C’est pourquoi on n’hésite pas de nos jours, à proclamer volontiers
la laïcisation de nos sociétés, l’éclipse du théologique, le déclin de l’art et de la religion et
surtout la crise ou la mort de la philosophie.

Dans le cas de la philosophie, est-il vrai que celle-ci n’a plus sa raison d’être ? De toutes
les façons, il y a urgence à réfléchir sur le problème de sa nécessité et de son actualité dans une
époque qui subit de plus en plus l’hégémonie du mercantilisme et du pragmatisme. Seulement
en dépit de cette urgence, il convient prioritairement de s’intéresser à la question de savoir ce
qu’est la philosophie. Avant de pouvoir se prononcer sur son utilité et sa valeur, il faut d’abord
chercher à la définir : qu’est- ce- que la philosophie ? Se réduit-elle à une simple sagesse?
Qu’est- ce qui la distingue d’une simple opinion? Qu’est- ce qui la distingue de la religion et
de la science ?

Par ailleurs, ce qui fait problème, hormis la définition de la philosophie c’est l’inévitable
question de son origine. D’où vient la philosophie ? Où est-elle apparue pour la première fois ?
Est-elle l’apanage d’une civilisation particulière ? Ou appartient-elle, au contraire, à l’humanité
entière ? Dans le même ordre d’idées, il s’agira de voir si la pensée négro-africaine mérite d’être
considérée comme une philosophie ? La question de l’origine de la philosophie donne lieu à un
autre type de réflexion : quelle attitude d’esprit fait naître la philosophie ? Qu’est-ce qui
explique l’impulsion de l’être humain à s’adonner à une réflexion de type philosophique ?

Il importe, en outre, de s’intéresser au domaine d’intervention de l’activité


philosophique. Il est courant de dire que la philosophie est une interrogation. Et celle-ci est de
type métaphysique, anthropologique et axiologique. Quelle est l’intérêt d’une réflexion de type
métaphysique ? Est-il possible d’apporter une réponse philosophique satisfaisante à la question
de savoir ce qu’est l’homme ? Et puis qu’est-ce que l’axiologie ? Quel est pour notre époque le
sens de l’interrogation axiologique ?

L’attention que nous portons sur la philosophie sur sa nature, son origine et les types de
questions qu’elle se pose ne peut avoir grand intérêt que si elle débouche sur le problème de sa

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nécessité et de son actualité. Y a-t-il nécessité à philosopher ? Y a-t-il urgence à penser
philosophiquement ?

A – LA SPÉCIFICITÉ DE LA PHILOSOPHIE

S'intéresser à la spécificité de la philosophie revient à chercher à la définir. Il y a pour nous


deux manières de définir la philosophie. Il s'agit d'abord, en la confrontant à elle-même,
d'essayer de dire ce qu'elle est. Il convient en quelque sorte de chercher à définir la philosophie,
à déterminer sa nature, son essence fondamentale. Ensuite, définir la philosophie reviendrait à
la confronter à ce qu'elle n'est pas. Aussi tenterons-nous de la distinguer de l'opinion, de
l'idéologie, de la religion et de la science.

I – Qu’est-ce que la philosophie ?

- La difficulté de la question

Toute définition de la philosophie n’apparaît en fait que comme une tentative. La réussite
d’une telle entreprise n’est donc pas garantie a priori. Quelles sont les raisons qui expliquent
une telle difficulté ?

La première raison est qu'en répondant à la question "qu'est-ce que la philosophie ?" on pourrait
proposer une définition de la discipline qui nous enfermerait et nous cantonnerait
dogmatiquement dans un seul et unique système de pensée déterminé, dans un seul courant
philosophique donné. Ce qui explique le dogmatisme d'une telle entreprise c'est qu'on définirait
non pas LA philosophie mais UNE philosophie particulière.

La deuxième raison est en évitant le piège du dogmatisme, on pourrait être amené à citer une
kyrielle de définitions contradictoires. Ce qui reviendrait à éparpiller la notion de philosophie
dans un répertoire de définitions diverses. Cette option n'aide pas à connaître la vraie nature de
la philosophie. On pourrait à ce propos affirmer qu'il y aurait autant de définitions de la
philosophie qu'il y a de philosophes. Et c'est ce qui fait dire à Karl JASPERS qu’ « on n’est
d'accord ni sur ce qu'est la philosophie ni sur ce qu'elle vaut. »

La troisième raison qu'on pourrait donner pour expliquer la difficulté de répondre à la question
"qu'est-ce que la philosophie?" est à chercher dans cette pertinente remarque de Émile
BRÉHIER selon laquelle les différentes époques de l'histoire, les différentes sociétés du monde,
quelle que soit la contrée où elles se trouvent, n'ont pas donné à la philosophie et au philosophe
le même rôle, la même vocation: dans les sociétés antiques (la Grèce du 6e siècle avant J-C), le

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philosophe était vu comme un savant et la philosophie comme une science, un savoir
encyclopédique.

Le moyen-âge conférait au philosophe le rôle du missionnaire, de l'homme d'église qui devait


assurer le compagnonnage harmonieux de la raison et de la foi. À cette époque, la philosophie
était en quelque sorte " la servante de la théologie", selon la formule de Saint Thomas d'Aquin,
puisque son rôle était de permettre une meilleure compréhension et une meilleure connaissance
de Dieu en s'appuyant sur la lumière naturelle de la raison.

Le 18e siècle encore appelé le siècle des Lumières donnera à la philosophie et au philosophe
une fonction tout à fait différente. Il fera en effet du philosophe un ardent militant, un homme
engagé qui doit lutter contre le despotisme politique et les superstitions religieuses. En ce siècle,
le rôle de la philosophie était de promouvoir l'émancipation de la raison critique.

L'illustration la plus pertinente de la difficulté de la question "qu'est-ce que la philosophie ?"


se trouve dans le fameux "Je ne sais pas" de Jules LACHELIER. En effet, ce jeune et brillant
professeur de philosophie de Toulouse, fraîchement sorti de l'École Normale Supérieure,
plongea par sa réponse légendaire et surprenante ses élèves dans un embarras, une stupéfaction
et un étonnement profonds. Le but qu'il visait était sans doute de leur faire deviner que la
philosophie est par définition incertitude ou, comme l'écrit Bertrand RUSSELL, "la valeur de
la philosophie doit être cherchée pour une bonne part dans son incertitude même."

2)- L’ambiguïté de l’étymologie du mot philosophie

Le mot philosophie provient du grec ancien "philosophia" qui est composé de "philein"= aimer,
rechercher, et de "sophia" qui signifie sagesse. Étymologiquement donc, la philosophie renvoie
à l'amour de la sagesse. Le recours à l'étymologie du mot philosophie est souvent considéré, à
tort ou à raison, comme un tremplin qui permet enfin de définir la philosophie. En vérité, on a
tort de le penser, car l'étymologie d'un mot ne garantit en rien sa définition rigoureuse. C'est
juste une porte d'entrée qui permettrait d'accéder à sa véritable signification. Et puis
l'étymologie du mot philosophie présente une ambiguïté qui n'est pas pour faciliter les choses.
Car qu'est-ce que l’amour ? Qu'est-ce que la sagesse ? Quel est le sens de cette sagesse dont la
philosophie n'est que l’amour ? La difficulté réside d'abord dans le caractère polysémique de la
notion de sagesse. On peut être dit sage d'abord en ce sens qu'on est dépositaire de "la totalité
du savoir dans la mesure du possible" comme le disait ARISTOTE. On peut, en outre, être dit

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sage en ce sens que l'on manifeste par son comportement vertueux une certaine "prudence dans
les affaires", un "art de vivre" à l'instar des philosophes épicuriens et stoïciens.

Donc, d'une part, la sagesse du philosophe est une sagesse théorique par l'entremise de laquelle
il possède "une parfaite connaissance de toutes les choses que l'homme peut savoir tant pour la
conduite de sa vie que pour la conservation de sa santé et l'invention de tous les arts", comme
le voulait DESCARTES. D'autre part, la sagesse du philosophe serait une sagesse pratique qui,
en s'appuyant sur un ensemble de préceptes moraux, permettrait de lui faire acquérir un art de
vivre, une manière sobre et vertueuse de se comporter en cette vie et en ce monde éphémères.

3)- La philosophie comme questionnement : la sagesse socratique

PYTHAGORE est communément considéré comme celui qui a inventé le mot philosophie. En
effet, c’est en précisant à son ami Léon de Phlionte qui le prenait pour un "sophos" qu'il était
plutôt un « philosophos » que Pythagore venait non seulement d'inventer le mot, mais de lui
donner son sens le plus profond. Pour lui, le philosophe qu'il croyait être n'est point un savant
mais un amoureux du savoir, un homme dont le souci permanent est de s'adonner à la quête
incessante du savoir. À ses yeux, il n'y a que Dieu qui mérite le titre de "Sophos". L'homme,
plus modestement, doit se contenter du statut d'amant ou d'ami du savoir.

S'il y a un philosophe qui, dès le départ, reprit et perpétua cette conception pythagoricienne de
la philosophie, c'est SOCRATE. SOCRATE est en effet celui qui avait une conception assez
particulière de la sagesse du philosophe. La sagesse socratique ne consiste pas à savoir que l'on
sait mais, au contraire, à savoir que l'on ne sait pas, à être certain de son ignorance. L'attitude
d'esprit qui dispose le philosophe à reconnaître avec humilité qu'il ne sait pas l'incline du coup
à s'investir dans la quête de la connaissance. Or, la méthode que Socrate érige en outil de quête
de la connaissance c'est le questionnement. En effet, l'art de questionner de SOCRATE c'est-à-
dire la maïeutique a fait du questionnement l'acte par excellence du philosopher. Dans son
ouvrage intitulé Éloge de la philosophie, Maurice MERLEAU-PONTY présente SOCRATE
comme le véritable père fondateur de la philosophie. Il écrit notamment : "Pour retrouver la
fonction entière du philosophe, il faut se rappeler que même les philosophes que nous lisons et
que nous sommes n'ont jamais cessé de reconnaître pour patron un homme qui n'écrivait pas,
qui n'enseignait pas, du moins dans les chaires d'Etat, qui s'adressait à ceux qu'il rencontrait
dans la rue et qui a eu des difficultés avec l'opinion et avec les pouvoirs, il faut se rappeler
SOCRATE". Par sa démarche questionneuse et inquisitrice, SOCRATE incarne par excellence
le rôle ou la fonction du philosophe. Il y a, pour l'essentiel, deux implications fondamentales

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que le questionnement socratique laisse entrevoir et transmet à la postérité : la pensée critique
et la réflexion personnelle.

En effet, poser inlassablement des questions comme le faisait SOCRATE au point d'irriter
l'opinion commune jalouse de ses certitudes et le pouvoir d'État fier de son autorité revient à
remettre en question les certitudes qui structurent la base et la charpente de la vie sociale des
hommes.

Mais philosopher ce n'est pas seulement démolir ou démanteler les certitudes des autres. C'est
aussi et surtout s'en prendre à ses propres certitudes pour les questionner en vue de déterminer
leur bien fondé, en vue de les éprouver. Edmund HUSSERL décrit de façon assez précise
l'attitude de celui qui veut s'adonner à la pratique philosophique : "Quiconque veut vraiment
devenir philosophe devra, une fois au moins dans sa vie, se replier sur soi- même et, au dedans
de soi, tenter de renverser toutes les sciences admises jusqu'ici et tenter de les reconstruire.
Renverser toutes les sciences admises revient à adopter une attitude critique à l'égard de toutes
les connaissances qui, depuis notre plus tendre enfance, ont pris place en nous sans le
consentement de notre raison. Philosopher revient donc à démolir ses propres certitudes, à être
capable de se remettre en question en permanence et à exiger à soi-même les preuves de ce que
l'on admet comme vrai.

La seconde implication du questionnement philosophique c'est la réflexion personnelle qu'il


suscite. Par la réflexion, il convient d'entendre le mouvement de la pensée sur elle-même. Je
ne suis pas philosophe parce que je sais quelque chose. Mais je suis philosophe en ce sens que
je m'interroge, je me questionne au sujet de toute chose, de la vie, de ma vie, du monde et de
ma présence au monde. La réflexion philosophique est un questionnement par lequel le
questionneur lui-même est pris dans la question.

II – La philosophie et ce qu’elle n’est pas

En cherchant à distinguer la philosophie avec ce qu'elle n'est pas, le souci, à ce niveau, est de
la définir d'une autre façon en la mettant en rapport avec l'opinion, l'idéologie, la religion et la
science.

1- Philosophie, opinion et idéologie

La philosophie a-t-elle quelque chose à voir avec l’opinion ? Se réduit-elle à l'opinion ou se


distingue-t-elle au contraire de celle-ci ? Une philosophie peut-elle se muer en idéologie ou
opère-t-elle plutôt une nette démarcation avec l’idéologie ? Il est généralement et couramment

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admis que philosopher revient à penser par soi-même, à réfléchir de façon personnelle sur
l'ensemble des problèmes auxquels l'homme est confronté. Ce qui revient en quelque sorte à
donner son opinion sur ces questions. Toutefois, pour philosopher, suffit-il de donner son
opinion sur une question quelconque ? Le point de vue, le jugement personnel ou l'avis que
chacun est censé donner sur une chose quelconque, sur un sujet particulier est-il forcément de
la philosophie ? Qu'est-ce qu'une opinion ? En grec, le terme opinion renvoie à la "doxa" (qui
vient du verbe "dokéô"=croire). L'opinion est donc sous ce rapport une simple croyance, une
connaissance conjecturale qui porte sur les apparences et qui se considère naïvement comme
vraie. Elle se renforce surtout quand elle est partagée par le plus grand nombre et exerce une
forte influence sur la conscience collective. En réalité, l'opinion est aux antipodes de la vérité.
C'est une fausse pensée, fondée sur l'intérêt, la subjectivité et l'illusion. Sa force repose sur le
fait qu'elle est portée par le grand nombre, le "troupeau". Elle se transforme en idéologie de
groupe.

L'idéologie est en quelque sorte le point de vue majoritaire que le grand nombre impose à
chaque individu comme une vérité incontestable et inviolable. Par l'idéologie il convient
d'entendre un ensemble d'idées, de pensées philosophiques, sociales, politiques, morales,
religieuses qui serait propre à une société, une ethnie, une civilisation ou une époque.
L'idéologie est alors un système d'idées, d'opinions et de croyances qui réunis ensemble forment
une doctrine pouvant influencer le mode de penser ou d'agir de l'individu ou du groupe social.
Les représentations et le système de pensées de la société ou de la culture à laquelle nous
appartenons se sont confortablement installés en nous depuis notre plus tendre enfance et
détermine ou conditionne profondément notre façon de penser et notre comportement. Lorsque
je pense il peut arriver que je m'illusionne en croyant naïvement être l'auteur de mes idées, de
mes pensées. Je ne me rends pas compte qu'en réalité je pense à travers le moule collectif du
"ON".

C'est précisément ce que Bertrand Russell veut dire lorsqu'il écrit : celui qui n'a aucune teinture
de philosophie traverse l'existence emprisonnée dans les préjugés qui lui viennent du sens
commun, des croyances habituelles à son temps. Face à l'idéologie, la philosophie fonctionne,
comme le dit Bertrand Russell, comme un "doute libérateur" qui nous détache du dogmatisme
social et nous incline à penser par nous-mêmes. Elle est, aux yeux de KANT, ce qui nous permet
de passer de la minorité à la majorité. Il faut, selon KANT "penser par soi-même" pour se
départir des préjugés. Mais il précise que penser par soi-même ne reviens pas à retomber dans
la subjectivité. Il faut être capable de penser en se mettant à la place de tout autre être humain,

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ce qui revient à soumettre ses propres idées aux objections possibles de la raison critique des
autres. Penser par soi-même c'est enfin penser en étant en accord avec soi-même, ce qui revient
à avoir un esprit logique et cohérent qui n'est soucieux que de la vérité.

2- La philosophie, une pensée sacrilège

Présenter la philosophie comme une pensée sacrilège revient à voir en elle une attitude de
défiance à l'égard de tout ce qui est sacré, tout ce qui est digne de vénération. Est-ce à dire alors
que la philosophie s'opposerait à tous égards à la religion ? Seraient-elles toutes les deux
forcément en conflit ou pourrait-on, au contraire, les rapprocher par certains côtés ? Qu'est-ce
que d'abord la religion ? Quelle serait la caractéristique principale de l'esprit religieux ?

La notion de religion vient du latin "religare"= relier et de "relegere" = respecter, vouer un


culte. La religion apparaît comme un ensemble de représentations, de croyances, de principes
sacrés et de pratiques rituelles par lesquels les hommes d'une même communauté de culte se
sentent reliés entre eux ou manifestent leur soumission à l'égard d'une ou de plusieurs autorités
surnaturelles. Selon Émile DURKHEIM, "une religion est un système solidaire de croyances et
de pratiques relatives à des choses sacrées, c'est-à-dire séparées, interdites, croyances et
pratiques qui unissent en une même communauté morale appelée Église tous ceux qui y
adhèrent."

On s'empresse souvent d'opposer philosophie et religion, en oubliant qu'elles ont en partage le


souci commun de chercher à donner un sens à la vie humaine. Cette préoccupation commune
explique d'ailleurs en grande partie leur compagnonnage durant le moyen-âge. En effet, pendant
cette période de l'histoire, l'essentiel de la pensée philosophique était assuré par des hommes
d'église, des penseurs musulmans et des Juifs qui manifestaient ouvertement leur foi en la
fondant sur des bases rationnelles.

Toutefois, ce compagnonnage n'enlève en rien le fait qu'il y a une divergence profonde entre la
pensée critique et sacrilège de la philosophie et l'esprit religieux caractérisé essentiellement par
sa crainte et sa soumission à l'égard d'une autorité divine, qu'elle soit unique au plurielle. Sous
ce rapport, Marcien TOWA affirme que "la philosophie ne commence qu'avec la décision de
soumettre l'héritage philosophique et culturel à une critique sans complaisance. Pour le
philosophe aucune donnée, aucune idée, si vénérable soit-elle, n’est recevable avant d'être
passée au crible de la pensée critique. » L'accusation, l'emprisonnement puis la condamnation
à mort de SOCRATE pour avoir défié les dieux de la cité et pour y avoir introduit de nouvelles

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divinités sont une preuve de plus des divergences profondes entre la philosophie qui se veut
rationnelle et critique et la religion qui constitue un ensemble de dogme et de principes sacrés
et inviolables.

3- Philosophie et science

Si la philosophie se distingue aussi nettement de la religion, quels sont alors ses rapports
avec la science ? Quel sens faut-il d’abord donner à la notion de science ? Par-là, il convient
d’entendre toute connaissance rationnelle élaborée à partir de l’observation, du raisonnement,
de l’expérimentation et intervenant dans un domaine particulier du réel. Elle se donne pour
vocation de fournir une explication objective des phénomènes naturels et humains, explication
fondée sur le calcul, les statistiques et la mesure. Quel lien y a-t-il entre la philosophie et la
science ainsi définie ?

À première vue, la philosophie dans la mesure où elle est une discipline rationnelle,
paraît plus proche de la science que de la religion. En effet, philosophie et science ont surtout
en commun leur caractère rationnel et critique. Elles ont aussi en partage le fait d’être des
activités désintéressées, car elles ne renvoient à aucune utilité pratique. Par leur essence,
philosophie et science se ressemblent en ceci qu’elles sont, au départ, privées de toute vertu
utilitaire.

Seulement malgré cette proximité de la philosophie et de la science qui remonte à la


Grèce antique, ces disciplines se distinguent par leurs objets, leurs méthodes d’approche et les
types de questions qu’elles abordent. Quelles sont les domaines de prédilection propre à la
philosophie et à la science ? Quelles sont leurs méthodes respectives ?

Si l’on en croit Jean PIAGET, « La philosophie a pour objet la totalité du réel, de la


réalité extérieure comme de l’esprit et des relations entre eux. Embrassant tout, elle ne dispose
à titre de méthode propre que de l’analyse réflexive (…) Une science se donne, au contraire,
un objet limité, et ne débute même, à titre de discipline scientifique, qu’avec la réussite d’une
telle délimitation » (Cf., Introduction à l’épistémologie génétique, Vol.1 (La Pensée naturelle),
Paris : éd. PUF, 1974, p.13.) On le voit bien la philosophie n’a pas un objet précis et bien
délimité. Elle s’intéresse à la vie humaine dans sa globalité. Ainsi, rien de ce qui est humain ne
lui, en principe, étranger. Le rapport de connaissance par lequel l’esprit humain se lie au monde
la préoccupe aussi. Et pour penser l’homme, le monde et le rapport de l’homme au monde, le
philosophe se sert des seules ressources de sa raison réflexive.

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A l’opposé de la philosophie et de son ambition démesurée de tout embrasser, une
science, quelle qu’elle puisse être, ne peut être valablement considérée comme telle que si elle
parvient, dans le champ immense du réel à délimiter son objet d’étude, son domaine
d’investigation. C’est d’ailleurs pourquoi il n’y a pas une science mais plusieurs sciences
particulières. Ainsi pour connaître la réalité environnante, la science la découpe en plusieurs
domaines particuliers. La biologie étudie les êtres vivants animaux et végétaux, et l’astronomie
s’intéresse à l’étude des corps célestes et de leurs mouvements.

La science n’a pu progresser que parce qu’elle a su délimiter les questions et abandonner
tous les problèmes (métaphysiques par exemple) dont l’examen ne permet guère aux esprits
compétents de parvenir à un assentiment universel durable. Et puis, en lieu et place des
spéculations philosophiques, la science se donne comme méthode de ne rien affirmer sur la
vérité que ce qui est rigoureusement validée par une démonstration mathématique.

En outre, la philosophie et la science se distingue aussi par la nature des questions


qu’elles posent. La philosophie pose la question du pourquoi tandis que la science s’intéresse à
la question comment ? Le pourquoi a une orientation métaphysique tandis que le comment vise
une explication objective des phénomènes naturels. Ainsi, il y a une différence notoire entre la
question philosophique « pourquoi la matière est –elle ? » et la question scientifique « comment
la matière est –elle constituée ? »

On peut dire, en somme, que la philosophie se pose en s’opposant à la religion et à la


science. Elle diffère de la première par son caractère rationnel et critique. Elle n’est pas la
science en ce sens qu’elle n’est pas une connaissance. Elle est tout au plus une réflexion sur la
vie humaine en général. Par-delà la nature de la philosophie, on peut s’intéresser aux conditions
de son émergence.

B – D’OU VIENT LA PHILOSOPHIE ?

Au-delà du problème de savoir ce qu'est la philosophie, c'est l'inévitable question de son origine
qui se pose et qui mérite d'être examinée. D'où vient la philosophie ? Où est-elle apparue pour
la première fois ? Est-elle l'apanage d'une civilisation particulière ou appartient-elle, au
contraire, à l'humanité entière ?

Suivant un autre registre, la question de l'origine de la philosophie donne lieu à un autre type
de réflexion : quelle est la source logique de l'attitude philosophique ? Quelle est, chez l'homme,

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la disposition d'esprit qui fait naître la pensée philosophique ? Qu'est-ce qui explique
l'impulsion de l'être humain à s'adonner à une réflexion de type philosophique ?

I – La Grèce antique : berceau de la pensée philosophique ?

La première acception de la notion d'origine incline à se demander quel est le lieu de naissance
de la philosophie. Où et quand a-t-elle émergé pour la première fois ? Quelles ont été les
conditions de son apparition ? À l'instar de toutes les questions d'ordre philosophique, celle qui
pose le problème du lieu de naissance de la philosophie ne peut guère manquer de faire l'objet
d'un débat dans lequel s’opposent plusieurs thèses.

1– Le miracle grec ou l’apport décisif des Milésiens

La première thèse, celle qui est la plus couramment admise, soutient sans ambages que la
philosophie est née en Grèce au début du 6e siècle avant J-C. Les Milésiens THALÈS,
ANAXIMANDRE et ANAXIMÈNE sont présentés comme les tout premiers philosophes.
L'apport original de ces penseurs Milésiens c'est d'avoir été les premiers à se poser la question
fondamentale : "quelle est la substance principielle de toutes choses ? Quel est l'arché de toutes
réalités ? Jusqu'alors on ne s'était guère posé par la question sur l'origine des êtres qui
constituent l'univers. À cette question, THALÈS répond que "tout est issu de l'eau."
ANAXIMANDRE son disciple dira que l'apeiron c'est-à-dire l'illimité ou l'indéterminé est la
seule force à partir de laquelle toute la réalité existe. Le dernier disciple de l'école milésienne
fondée par THALÈS à savoir ANAXIMÈNE soutient plutôt que l'air est à l'origine de toute
chose. Dilaté, l'air devient du feu ; comprimé, il se transforme en vent.

Il importe peu que ces théories explicatives soient vraies ou fausses. L'essentiel c'est qu'elles
marquent une nouveauté dans la représentation que l'homme se fait de la réalité, dans un
contexte surtout dominé par l'explication mythologique. L'apport de l'école milésienne fera en
sorte que, désormais, la cause du monde n'est plus à chercher que dans la nature elle-même. Le
monde physique n’est dès lors plus soumis aux caprices des dieux.

2– L’influence des Barbares

"La philosophie est-elle une invention des Grecs ou, au contraire, un héritage qu'ils ont reçu des
barbares ?" Cette question posée par Émile BRÉHIER n’écarte pas le mérite des Grecs mais
exprime tout de même un brin de soupçon sur l'originalité de leur découverte. Selon BRÉHIER,

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à la lecture de plusieurs travaux d'historiens orientalistes comme Diogène LAËRCE rendant
compte des cosmogonies mythiques des civilisations préhelléniques, on découvre que
"THALÈS n'a pas été l'inventeur d'une cosmogonie originale (...) Nous pressentons que la
philosophie des premiers physiologues de l'Ionie pouvait être une forme nouvelle d'un thème
extrêmement ancien."

Dans son ouvrage intitulé Antériorité des civilisations nègres, Cheikh Anta Diop soutient qu'il
est assez troublant que "presque aucun nom de savant égyptien n'ait survécu. Par contre, la
quasi-totalité de leurs disciples grecs sont passés à la postérité en s'attribuant les inventions et
découvertes de leurs maîtres égyptiens anonymes” Cheikh Anta DIOP n'hésite pas à désigner
les philosophes et savants grecs comme des plagiaires.

Mais la question qui mérite d'être posée est celle de savoir si les Grecs n'ont fait que "copier"
les éléments de découverte laissés en héritage par les barbares ? N'ont-ils pas fait preuve d'une
certaine originalité ?

3– La raison philosophique, une invention des Grecs

L’affirmation selon laquelle la philosophie est née chez les Grecs n'est pas gratuite. La
philosophie dont les Grecs sont les inventeurs est bien différente de celle de Babyloniens, des
Perses et des Égyptiens qui s'exprime pour l'essentiel à travers les mythes. Le mythe est un récit,
un moyen de représentation qui raconte comment le monde ou une réalité quelconque du monde
a commencé à exister grâce à l'intervention de divinités ou d'êtres surnaturels. Si le mythe et le
discours philosophique ont en commun de s'intéresser à l'origine du monde et au
commencement de toute chose, le mythe évoque toujours un élément surnaturel comme cause
de la survenue du monde.

La philosophie des Grecs, au contraire, est une façon tout à fait autre de comprendre la réalité
environnante. Elle s'oppose au mythe, car ce dernier cherche la cause du monde et de toute
chose dans une action faite par les dieux, la philosophie des Grecs, elle, en rupture avec la
sacralité du mythe, situe cette cause dans le monde physique lui-même. En proposant ce
nouveau type de discours explicatif du réel, les présocratiques milésiens donnent le coup
d'envoi à l'activité philosophique et se positionnent comme les lointains précurseurs de la
science.

À cela il faut ajouter le rôle joué par Athènes au 5e siècle avant J-C, avec l'institution de la
démocratie par Périclès, la liberté d'expression, les grandes figures comme SOCRATE,

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PLATON, ARISTOTE et les sophistes pour qu'on en arrive à l'émancipation décisive du logos
philosophique.

LEÇON DU 11 JANVIER 2024

II – La source logique du philosopher

Concernant la question des origines de la philosophie, une chose est de se demander où,
quand et dans quelles conditions est apparue la philosophie pour la première fois, et une autre
chose consiste à examiner les sources logiques de la pensée philosophique. Que faut-il entendre
par la source logique de la pensée philosophique ? Par là il convient de comprendre ce qui, en
l’homme ou hors de l’homme, constitue d’un point de vue simplement rationnel, la base du
philosopher. Autrement dit, qu’est-ce qui, au plus profond de son être ou dans sa vie de tous les
jours, incline l’homme à un déploiement philosophique de sa pensée ? Quelle est l’attitude
d’esprit qui l’amène à réfléchir philosophiquement ? Cette attitude d’esprit est-elle spontanée
ou requiert-elle de la part de l’être humain un effort particulier ou une activité laborieuse ?

1– L’étonnement

À première vue, on peut légitimement penser que ce qui lie l’homme à l’activité
philosophique, ce qui fait naître chez lui le besoin de philosopher c’est tout d’abord sa nature
d’être raisonnable. L’homme se définit, en effet, comme un être doué de raison. Et comme tel,
il ne peut admettre la présence insolite d’une chose qu’il ne s’explique pas. Parmi les choses
les plus insolites, les plus étranges, on peut citer l’existence du monde et notre propre présence
au monde. En tant qu’être raisonnable, l’homme ne peut manquer de s’interroger sur le monde
et sur le sens de sa présence au monde. Selon Schopenhauer « la philosophie naît de notre
étonnement au sujet du monde et de notre existence qui s’imposent à notre intellect comme une
énigme dont la solution ne cesse dès lors de préoccuper l’humanité » (Cf. Le Monde comme
volonté et comme représentation, trad. A. Burdeau, Paris, éd. PUF, 2004, p.857). En principe,
tout homme, pour autant qu’il dispose de bon sens, est en mesure de porter un regard sur le
monde environnant, d’assister au spectacle des étoiles, de la lune, du soleil, du firmament entier
et de s’interroger sur la raison d’être de tout cela. Et le plus étrange des phénomènes c’est notre
présence au milieu des choses. Les questions Kierkegaardiennes sont, normalement, celles de
tout être humain raisonnable : « Où suis-je ? Le monde, qu’est-ce que cela veut dire ? Que
signifie ce mot ? Qui m’a joué le tour de m’y jeter et de m’y laisser maintenant ? Qui suis-je ?
Comment suis-je entré dans le monde ? Pourquoi n’ai-je pas été consulté ? »(Cf. La répétition.

12
Trad. Barbozes, éd. Vendée, p. 70.). On le voit bien, l’attitude questionneuse de l’homme est
apparemment philosophique. Elle est dictée par l’existence mystérieuse du monde et sa
présence insolite sur terre. Et elle traduit son étonnement comme du reste le pensait
ARISTOTE.

Le mot étonnement vient du latin « extonare » qui signifie « frapper du tonnerre » et traduit
l’idée de surprise, de stupéfaction. Si l’on en croit Jean Pierre VERNANT, la philosophie et le
mythe ont en commun de provenir de l’étonnement, de l’émerveillement qu’éprouve l’homme
devant le spectacle insolite et inexpliqué du monde. Seulement, pour VERNANT, ce qui les
distingue c’est que, dans le mythe, l’étonnement se fige en fascination, en stupeur ; tandis que
dans l’attitude philosophique, « l’insolite ne fascine plus, il mobilise l’intelligence. De
vénération muette, l’étonnement s’est fait interrogation, questionnement » (Cf. VERNANT, «
Les Origines de la philosophie ». In, Philosopher, Paris : éd. Fayard, 1980, p.467). S’étonner,
ce n’est donc pas verser et demeurer dans l’immobilisation de la perplexité et de la stupéfaction
béates, mais c’est interroger la réalité du monde afin de parvenir à rendre compte de son sens
et de sa raison d’être

2– Le doute

Par-delà l'étonnement, Karl JASPERS considère le doute comme une autre source d'où peut
jaillir l'impulsion à penser philosophiquement. Mais, qu'est-ce que le doute? En quel sens peut-
il être la base de l'acte de philosopher? Par son étymologie, la notion de doute provient du latin
«dubitare» qui signifie «balancer», «hésiter». Le doute est donc l'état d'esprit suscité par
l'absence de certitude. Il survient lorsque nous manquons d'assurance à l'égard de connaissances
acquises par le biais des sens qui, on le sait, sont trompeurs ou lorsque, en présence de deux
thèses rivales, nous sommes contrebalancés et n'arrivons pas à établir la validité de l'une contre
la fausseté de l'autre.

Mais si le doute se réalise à l'instar de celui de sceptiques, il se fonde sur la conception de


PYRRHON selon laquelle «il n'y a ni vrai ni faux, il faut suspendre son jugement.» Être
sceptique revient à soutenir que la raison humaine est si limitée dans ses possibilités qu'il ne lui
ait pas donné de connaître la vérité. On est aussi sceptique, si, par ailleurs, on considère plus
radicalement que la vérité n'existe pas. Dans ces deux conditions, le doute est un indicateur de
la faiblesse de la raison.

13
Si, en outre, le doute est utilisé, comme dans le cartésianisme, de façon méthodologique pour
écarter tout risque d'erreur et d'illusion, il traduit la force de la raison par laquelle le philosophe,
animé d'un sens critique assez élevé, se décide par une détermination sans faille à découvrir la
vérité.

3– Les situations- limites

Par-delà l’étonnement et l’interrogation suscités en nous par le spectacle d’un monde étrange
qui s’offre à notre regard, la philosophie provient, selon Karl JASPERS, de la conscience que
nous avons des situations limites qui se dressent devant nous et qui nous révèlent notre
impuissance. La mort, la souffrance, le hasard, la culpabilité, la maladie, etc.…sont autant de
situations qui traduisent notre désespoir. Et cet échec par lequel nous faisons l’expérience de
nos propres limites et, par conséquent, de notre finitude et de notre imperfection, est selon
JASPERS, « la source originelle d’où jaillit la pensée philosophique ». ( Cf. Karl JASPERS,
Introduction à la philosophie. Trad. Jeanne Hersch, Paris : éd.10/18, 2003, p. 20-25.)

Il y a, toutefois, lieu de se demander si l’attitude philosophique, qu’elle soit suscitée par


l’étonnement, par le doute ou par l’angoisse et l’impuissance que l’on éprouve devant ses
échecs et ses limites, peut être incarnée par tous. Est-elle naturellement le propre de toute vie
humaine ? Tout homme développe-t-il spontanément la propension à s’étonner devant les
mystères du monde ? Selon SCHOPENHAUER, l’attitude philosophique ne peut guère être
facilement acquise par n’importe qui. En effet, « plus un homme est inferieur par l’intelligence,
moins l’existence a pour lui de mystère. Toute chose lui paraît porter en elle-même l’explication
de son comment et de son pourquoi(…) Aussi, étroitement uni au monde et à la nature, comme
partie intégrante d’eux –mêmes , est-il loin de s’abstenir pour ainsi dire de l’ensemble des
choses, pour se poser ensuite en face du monde et l’envisager objectivement , comme si lui-
même, pour un moment du moins, existait en soi et pour soi »( Cf. SCHOPENHAUER, Le
Monde comme volonté et comme représentation, Op.cit, p.303.)

4– Les crises sociales et/ou civilisationnelles

Tout d'abord, quel sens convient-il de donner à la notion de crise? La crise c'est l'incertitude,
c'est l'état dans lequel se trouve un homme, une société ou encore une civilisation de ne pouvoir
décider du choix à faire pour construire l'avenir. On parle de crise lorsqu'on ne sait pas où l'on
va, lorsque, comme l'écrit Milan KUNDERA, on a l'impression d'«avancer dans le brouillard»,
sans aucun repère ni aucune balise qui indique la voie à suivre. Les sociétés ou les civilisations

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du monde, à toutes les époques, ont eu à vivre des moments de crises. Or celles-ci sont des
situations qui doivent susciter énormément d'interrogations. Aussi constituent-elles,
incontestablement, un terreau fertile ou naissent en abondance les pensées philosophiques. En
guise d'illustration, on peut mentionner les conditions d'émergence de la philosophie dans les
cités grecques qui étaient plongées dans une crise multiforme. Jean-Louis CIANNI donne
précisément l'exemple de l'interrogation philosophique de SOCRATE. Pour lui, celle-ci« ne
tombait pas d'un ciel métaphysique. Elle résonnait dans une Athènes en crise, ébranlée par une
épidémie, une succession de guerres et de conflits politiques internes». Ainsi la philosophie de
SOCRATE "voit le jour sur fond de désastres."

Dans les sociétés de notre temps secouées elles aussi par des crises multidimensionnelles, on
assiste à un développement sans limite de la pensée philosophique. Les intolérances religieuses,
les crises politiques, sociales, scientifiques, écologiques, etc. ne peuvent guère laisser
indifférente la philosophie. La pandémie de la covid 19 est une crise sanitaire majeure qui n'a
pas fini de mettre en évidence la vulnérabilité de la condition humaine et la fragilité de nos liens
sociaux. Là aussi, la philosophie a son mot à dire. Elle est une pensée "crisique" et critique.

LEÇON DU 15 JANVIER 2024

C – LES GRANDES INTERROGATIONS PHILOSOPHIQUES

I – Le questionnement métaphysique

– Définition de la métaphysique

Parmi les préoccupations les plus fondamentales de la philosophie, on note le questionnement


métaphysique. Mais tout d’abord qu’est-ce que la métaphysique ? A l’opposé de la physique
qui étudie les phénomènes de la nature, la métaphysique se définit comme la science des réalités
abstraites qui sont au-delà de la nature, la science des êtres immatériels et invisibles tels l’âme,
Dieu, les Idées… On attribue à Andronicos de Rhodes l’invention du mot métaphysique. En
effet, en éditant les œuvres d’Aristote il avait décidé de donner le titre de « métaphysique » aux
écrits de ce dernier qui venaient après (égal meta en grec) ceux portant sur le monde naturel.

Au-delà de toute définition d’ordre étymologique la métaphysique peut être entendue à en croire
Schopenhauer comme : « toute prétendue connaissance qui voudrait dépasser le champ de
l’expérience possible et par conséquent la nature, ou l’apparence des choses telle qu’elle nous

15
est donnée, pour nous fournir des ouvertures sur ce par quoi, celle-ci est conditionnée ou pour
parler populairement, sur ce qui se cache derrière la nature, et la rend possible ».
(Schopenhauer cité par A. Lalande dans le Vocabulaire technique et critique de la philosophie,
Vol.1, Paris : PUF, Coll. « Quadrige », 1991, p.613.) On voit donc que la visée de la
métaphysique, son ambition est d’être une science. Réussit-elle vraiment à être une science ?
Quels sont ses objets ?

– La connaissance métaphysique est-elle possible ?

La métaphysique prétend étudier les réalités abstraites, que l’on ne peut voir, mais qui si l’on
en croit Platon, sont à la base de celles qui sont sensibles. Et puisqu’elle se préoccupe de
connaître le fondement des choses, elle est à considérer comme la science des principes, ou
pour parler comme Aristote la philosophie première en ce sens qu’elle veut saisir le principe de
toutes les choses, le premier moteur à la base de tout ce qui est. A ce propos la question
fondamentale qu’elle se pose est celle de savoir : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que
rien ? » (Leibniz) ou encore, « Quelle est la raison d’être de tout ce qui est ? ».

En outre, la métaphysique se veut aussi comme la connaissance de l’essence des choses. Or


pour saisir l’essence des choses, elle doit transcender leur apparence. Les choses telles que nous
les percevons ne sont pas réellement puisqu’elles sont en devenir, en mutation permanente. Il
faut donc aller au-delà de leur apparence pour connaître leur essence c’est-à-dire leur être
véritable. Ainsi la métaphysique en tant que science de l’Etre est une ontologie. Aux yeux de
Platon, l’essence des choses n’est pas une réalité sensible, mais elle est du domaine de
l’intelligible.

Il convient par ailleurs de faire remarquer qu’au XXe siècle, l’Existentialisme en soulignant
l’absurdité de l’existence humaine contribuera à donner une nouvelle orientation à la
métaphysique les plus agitées à notre époque surtout au lendemain des atrocités de la seconde
guerre mondiale, mettent en exergue le problème du sens de l’existence humaine : pourquoi
existons-nous ? Quelle est la signification de notre présence au monde ? Pourquoi exister pour
mourir ? La vie humaine vaut-elle ou non la peine d’être vécue ?

La métaphysique réussit-elle à donner la solution à tous les problèmes qu’elle pose ? La


prétention aristotélicienne d’en faire une science de l’être en tant qu’être, une connaissance des
premières causes et des premiers principes des choses est-elle réalisable ? En dehors du fait
qu’on peut lui reprocher de poser des questions quasiment insolubles, Emmanuel Kant, fait

16
remarquer que la métaphysique ne peut guère être considérée comme une science. Pour lui en
effet, nous ne pouvons connaître l’absolu. L’Etre en soi qu’il appelle la chose en soi ou le «
noumène » est inconnaissable. Les possibilités de la raison humaine se limitent seulement à la
connaissance des phénomènes, c’est-à-dire les réalités du monde physique.

– L’actualité de la métaphysique

Par-delà la prétention de la métaphysique à être une science, il est également possible de poser
le problème de son actualité : avec le développement sans précédent de la connaissance
scientifique et les progrès considérables de la technologie et l’industrialisation, la métaphysique
a-t-elle encore sa raison d’être ?

Auguste Comte, le chef de fil du positivisme présente la métaphysique comme une étape à
l’esprit à dépasser au cours de son évolution. Suivant sa fameuse loi des « trois états », l’esprit
humain est passé par trois phases : l’état théologique, l’état métaphysique et l’état positif. Le
premier correspond à l’enfance de l’esprit, c’est le règne de l’irrationnel et du surnaturel. Le
monde physique est soumis aux caprices des dieux. Le deuxième état constitue l’adolescence
(ou l’âge critique) de l’esprit ; c’est le début des spéculations rationnelles sur l’origine et la
destination du monde et de toute chose. Le troisième état correspond selon Comte à la maturité
de l’esprit, c’est-à-dire à l’avènement des sciences positives. Celle-ci en dépassant la
métaphysique, se donne comme mission de fournir une explication objective des phénomènes
naturels.

Il convient toutefois de se demander si la métaphysique est dépassée aussi que le prétend Comte.
On voit plutôt qu’en dépit de la modernisation des modes de vie engendrée par les progrès des
sciences, l’homme ne cesse guère de poser des questions d’ordre métaphysique au sujet de sa
présence au monde, du sens de sa vie et surtout de sa mort. Kant lui-même reconnaît que même
si la métaphysique échoue dans son ambition d’être une science, elle reste tout de même une
inquiétude indépassable.

Pour lui, en effet : « Que l’esprit humain renonce une fois pour toute aux recherches
métaphysiques on doit tout aussi peut s’y attendre qu’à nous voir pour ne pas respirer un air
impur préférer suspendre totalement notre respiration. Il y’aura donc toujours dans le monde
et, bielus encore, chez tout homme, surtout s’il réfléchit, une métaphysique que, faute d’un
étalon public, chacun se taillera à sa façon ». (Cf. Prolégomènes à toute métaphysique future
qui pourra se présenter comme une science, Paris : Gallimard, 1985, p. 154.) Par conséquent,

17
la métaphysique est pour l’homme un besoin vital. Les questions métaphysiques se poseront
toujours puisque selon Schopenhauer : « l’homme est un animal métaphysique ». (Le monde
comme Volonté et comme Représentation. Op. p. 294.)

Ainsi donc le questionnement métaphysique apparaît comme une de ses plus grandes
préoccupations. Mais en dehors de la métaphysique ou aussi en même temps que celle-ci, la
philosophie se donne également comme vocation de réfléchir sur l’homme.

II – L’humain comme problème philosophique

– Sens et portée de l’interrogation anthropologique

Lorsque la philosophie pose cette grande question, qu’est-ce que l’homme, ce n’est
guère pour y répondre à la manière des sciences de la nature : elle ne se préoccupe pas du
domaine particulier de l’étude biologique ou anatomique de l’être humain. L’anthropologie
philosophique se distingue de l’anthropologie culturelle. Son approche, en effet, ne consiste pas
à rechercher en l’homme la part de l’inné et celle de l’acquis ou à étudier comparativement les
différentes sociétés du monde pour en déduire un certain nombre de caractères généraux qui
constitueraient la nature humaine. L’anthropologie philosophique s’intéresse à l’Homme en
général, l’Homme en tant que concept. Quel est le sens et la portée de l’interrogation
anthropologique d’inspiration philosophique ? Quelle définition convient-il de donner de
l’humain ? Qu’est-ce qui le distingue des autres êtres ? Qu’est- ce qui le caractérise en propre
? La définition de l’homme est-elle vraiment une tâche aisée ?

En cette époque marquée par le développement spectaculaire des connaissances


scientifiques, l’homme s’est quasiment habitué à diriger le regard vers les merveilles du ciel et
de la Terre, vers les phénomènes naturels qui l’entourent, vers les lointaines galaxies. Il faut
pourtant une conversion du regard. Il importe dans nos sociétés, sans doute plus que dans celles
qui les ont précédés, que l’homme apprennent à tourner son regard vers lui-même. Qu’il cherche
à s’approprier l’injonction que l’oracle de Delphes adressa jadis à Socrate : « Connais-toi, toi-
même ». Rousseau écrit à ce sujet : « La plus utile et la moins avancée de toutes les
connaissances humaines me paraît être celle de l’homme ; et j’ose dire que la seule inscription
du temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que tous les gros
livres des moralistes (…) plus nous accumulons de nouvelles connaissances et plus nous nous
ôtons les moyen d’acquérir la plus importante de toute ; et c’est, en un sens à force d’étudier

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l’homme que nous nous sommes mis hors d’état de le connaître.»(Discours sur l’origine et les
fondements de l’inégalité parmi les hommes, O.C. tome 2, Paris : Seuil, 1971, pp. 208-209).

La difficulté de la connaissance de soi, découle du fait, comme l’écrivait Nietzsche que : «


chacun est à soi-même le plus lointain. » (Gai Savoir §§335.) Et l’homme a passé tellement de
temps à vouloir saisir l’extérieur que sa propre intériorité lui échappe. A force de fréquenter les
choses et de se mêler à elle, il s’est lui-même chosifié. L’une des tâches de la philosophie est
précisément de l’extraire de ce monde d’objet où il s’est engouffré et embourbé pour chercher
à déterminer sa véritable essence.

Après avoir montré l’importance de la question anthropologique, il s’agit de voir quel est le
traitement que les philosophes lui ont réservé.

– L’homme : un animal raisonnable

Avant l’avènement des sciences humaines, les philosophes avaient déjà réfléchi sur la question
de la nature humaine, sur la place de l’homme au sein de la création : est-il un animal comme
les autres ? Sinon en quoi s’en distingue-t-il ?

Si l’on en croit Aristote, l’homme est certes un animal, mais c’est un animal politique, c’est-à-
dire un être qui vit naturellement en société. Seulement, précise Aristote, ce n’est pas
uniquement la sociabilité qui définit l’homme ; il est par ailleurs le seul parmi les animaux à
posséder la capacité de parler et de manifester à travers sa parole son caractère raisonnable.
L’homme, selon Aristote, est raisonnable en ce sens que ce n’est pas pour exprimer la douleur
et la peine qu’il communique (comme le feraient les animaux) mais l’utile et le nuisible, le bien
et le mal, le juste et l’injuste. Aussi est-il le seul être à avoir la notion de moralité ?

Il faut certes avouer qu’il y a un paradoxe dans le fait d’être à la fois « animal » et « raisonnable
». Cela veut dire que l’homme est la synthèse d’une nature bestiale et d’une nature spirituelle.
Il tient ses passions et ses désirs de sa bestialité, et il ne dispose de qualité morale que par son
caractère raisonnable et spirituel. C’est pourquoi, selon Pascal : « Il est dangereux de trop faire
croire à l’homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore
dangereux de lui faire voir sa grandeur sans sa bassesse. Il est encore plus dangereux de lui
faire ignorer l’un et l’autre, mais il est très avantageux de lui représenter l’un et l’autre. »
(Pensées, VII, §§ 112, Paris : Gallimard, Collection « Folio Classique », 2004, p. 109.)Il ne faut
donc pour définir l’homme ni trop mettre l’accent sur sa bestialité, ni trop insister sur sa

19
grandeur. Il est à mi-chemin entre la bête et l’ange. Il faut juste admettre qu’il y a en l’homme
et l’ange et la bête.

Ce complexus de qualité, c’est-à-dire ce mélange de qualité bestiale et angélique ne rend-t-il


pas imprévisible les comportements humains ? Le fait que l’homme soit capable de raison, mais
aussi de pire folie n’incline-t-il pas à le définir par la liberté ?

– L’indétermination de l’homme

Il peut paraître discutable de définir l’homme comme un animal raisonnable, puisqu’il sait bien
faire preuve de conduites déraisonnables, violentes et injustifiées. Autant dire plutôt qu’il est
un être indéterminé. Or dire que l’homme est indéterminé revient à soutenir qu’il n’a pas une
nature particulière. Il est plus pertinent de considérer avec Rousseau que l’homme se caractérise
essentiellement par sa perfectibilité. En effet, contrairement aux bêtes, il dispose d’une capacité
de perfectionnement indéfinie. Tandis que la bête est au bout de quelques mois ce qu’elle sera
toute sa vie, tandis qu’elle ne peut avoir que les qualités propres à son espèce, l’homme lui,
infiniment perfectible, est capable de progrès, mais aussi de régression.

Prenant à son compte cette position rousseauiste Luc Ferry affirme au sujet de l’homme que «
son humanitas réside dans sa liberté, dans le fait qu’il n’a pas de définition, que sa nature est
de ne pas avoir de nature, mais de posséder la capacité de s’arracher à tout code où l’on
prétendrait l’emprisonner. Ou encore : son essence est de ne pas avoir d’essence.» (Cf. Le
Nouvel ordre écologique, l’arbre, l’animal et l’homme, Paris : éd. Grasset, 1992, p. 46). Ce qui
fait l’homme, c’est donc son élasticité, son imprévisibilité, sa liberté. Il peut faire preuve à force
de volonté, d’une amélioration accrue de ses qualités morales au point de devenir angélique. Il
est aussi capable des pires régressions, en faisant montre d’une bestialité et d’une sauvagerie
inouïes. Ainsi donc, l’homme n’est pas ceci ou cela. Il n’est rien. Il n’est pas. Il est à être. Selon
Monique Atlan et Roger Poldroit, « L’homme est une page blanche, le seul des vivants à se
construire, à se confronter à ce vide qui le construit, et à devoir y inscrire, à mesure, une
histoire que nul ne connaît et surtout pas lui-même avant qu’il ne l’invente (…) l’humain se
définit par le fait qu’il se demande ce qu’il est. De tous les vivants, lui seul est taraudé par
l’énigme insoluble de son existence, de sa place de son identité. » (Cf. Humain. Une enquête
philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies, Paris : PUF, éd. Flammarion, 2012, p.
10).

20
On le voit bien, au regard de ce propos, l’homme est un être qui n’a pas de nature préétablie.
Ou du moins, il est confronté à la définition, à l’invention de sa propre nature. La particularité
de l’être humain, ce qui le distingue de tout autre être vivant, c’est qu’il est en permanence
confronté à ce défi qui consiste à bâtir lui-même son être. Abandonné à lui-même, il est appelé
à concevoir son essence, contrairement aux animaux qui sont déjà, dès le départ, tout ce qu’ils
doivent être. Ainsi, l’homme est inachevé. Il a à se faire et il se fait comme il l’entend. Il n’a
pas d’identité, la seule identité qu’il devrait avoir, c’est à lui qu’il revient de la définir.

De la même façon que l’homme est appelé à s’inventer, il lui revient aussi de concevoir les
valeurs par lesquelles il organise sa vie.

III – Le questionnement axiologique

– Qu’est-ce que l’axiologie ?

Le mot axiologie vient du grec « axios » : valeur et de « logos » : discours ou théorie


rationnelle. Il signifie en somme la théorie générale des valeurs ou la réflexion sur les valeurs.
Par la notion de « valeur », il convient d’entendre une norme idéale qui mérite d’être visée
comme étant la finalité de la connaissance ou de l’action humaine. Pour un groupe social donné,
les valeurs sont les normes générales communément admises comme des références à un
moment déterminé du point de vue de l’action, de la connaissance, du goût et du vivre ensemble.

En quel sens la philosophie est-elle considérée comme une axiologie ? Si la science ne nous
enseigne que ce qui est, ce qui a été (en histoire) ou ce qui sera (car elle nous permet de prévoir),
elle reste cependant muette sur ce qui doit être. Ce qui a été, ce qui est et ce qui sera sont les
faits passés, présents et futurs. Ce qui doit être renvoie aux valeurs. Ce qui caractérise les valeurs
c’est qu’elles transcendent l’ordre des faits comme l’idéal transcende le réel. Aussi ce qui doit
être se situe bien au-delà, ou même au-dessus de ce qui est, et ce qui est se mesure à l’aune de
ce qui doit être. L’action et la conduite humaine, l’état d’une société ou d’une civilisation
particulière sont à tout moment tenu de se référer à des valeurs admises comme des normes
idéales. Le rôle de la philosophie est de penser les valeurs de la vie humaine. La science émet
toujours des jugements de réalité c’est-à-dire des jugements qui énoncent des faits ou racontent
des rapports entre des faits. Mais à côté des faits, il y a des jugements de valeurs. On peut en
effet se demander ce que vaut tel procédé technique, ou telle forme de connaissance, ce que
vaut tel ou tel acte, telle ou telle conduite. Les questions les plus essentielles que la philosophie
se pose en tant qu’axiologie au sujet des valeurs sont de deux ordres :

21
Dans le domaine de la connaissance, elle s’interroge sur la vérité. Qu’est-ce que la vérité ?
Quelles en sont les conditions ? Au-delà de la vérité scientifique qui est relative, provisoire, est-
il possible d’atteindre la vérité absolue ?

Dans le domaine de l’action, les valeurs morales et esthétiques préoccupent la philosophie :


qu’est-ce que le Bien ? Y a-t-il un bien en soi ? Qu’est-ce que le beau ? Quelles sont les
conditions de l’action droite ? Quels sont les critères qui permettent d’affirmer la beauté d’une
œuvre d’art ?

– D’où viennent les valeurs ?

Le problème philosophique que nous voulons examiner ici dans le domaine axiologique est
celui de savoir : d’où viennent les valeurs ?

Le Bien, le Vrai, le Beau, le Juste existent-ils en soi ou sont-ils au contraire une invention
humaine ? Ces valeurs sont-elles transcendantes et conçues de toute éternité par une puissance,
une autorité surnaturelle ou découlent-elles plutôt de la conscience humaine elle-même ?

Dans le platonisme, les valeurs sont considérées comme des Essences intelligibles et
transcendantes que l’on doit contempler pour organiser la vie ici-bas et apprendre à être
vertueux au-dessus de toutes les valeurs. Au-dessus de toutes les valeurs, il y a le Bien. Selon
Platon : « dans la région du connaissable, tout au bout, la nature du Bien qu’on a de la peine
à voir, mais qui, une fois vu apparaît au raisonnement comme étant en définitif la cause
universelle de toute rectitude, de toute beauté » (Cf. La République, livre VII, 517 b-c). Une
action quelconque n’est bonne que parce qu’elle est la copie particulière de l’Idée en soi. La
conception platonicienne des valeurs trouve son prolongement dans la morale d’inspiration
chrétienne et dans les autres religions révélées en général. Le Vrai, le Bien, le Beau et le Juste
ne dépendent guère de moi. Ces valeurs me sont imposées et révélées d’en haut par l’autorité
transcendante d’un Dieu créateur afin que je parvienne à parfaire ma nature et devienne
meilleur.

Mais cette idée selon laquelle, les valeurs nous sont transcendantes est-elle admissible à tout
point de vue ?

Selon Sartre, il n’y a pas de moral général, chacun se crée ses propres valeurs de façon arbitraire.
Il appartient en effet à chacun de choisir par lui-même et suivant les circonstances dans
lesquelles il se trouve les valeurs qui doivent normer son action et son comportement. Ce qu’il
conçoit lui-même comme vrai, bien, beau, juste constitue la structure intrinsèque de l’homme

22
qu’il veut être. Chacun a en quelque sorte un vouloir discrétionnaire de ce que sa vie doit être.
Par exemple, prôner la liberté absolue de l’individu, c’est vouloir convaincre les hommes de
l’impertinence d’une vie sociale placée sous la domination superpuissante d’un pouvoir
totalitaire.

Dans le même ordre d’idée, André Comte SPONVILLE rejette la suprématie de la religion sur
la morale et considère qu’il n’est pas nécessaire de croire en Dieu pour agir moralement. En
effet, « ce n’est pas parce que vous avez perdu la foi que vous allez soudain trahir vos amis,
voler ou violer, assassiner ou torturer… Mais non, puisque je ne me permets pas tout ! La
morale est autonome ou elle n’est pas. Celui qui ne s’interdirait de tuer que par peur d’une
sanction divine, son comportement serait sans valeur morale : ce ne serait que prudence, peur
du gendarme divin, égoïsme. » (Cf. L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans
Dieu, Paris : éd. Albert Michel, 2006, pp.53-54.) Un acte authentiquement moral est donc un
acte fait librement et qui vise librement le bien ou le juste sans le moins du monde y être
contraint par l’intérêt ou par la peur du châtiment.

On le voit bien, la réflexion sur les valeurs, sur ce qui doit être, sur les normes ultimes de
l’existence que nous menons constitue une des préoccupations de la réflexion philosophique.
L’homme n’a pas seulement à vivre sa vie ; il lui incombe aussi de définir les valeurs normatives
idéales qui doivent orienter sa vie et lui donner sens et raison.

LEÇON DU 22 JANVIER 2024

D – ENJEUX, FINALITÉS ET PERSPECTIVES DE LA RÉFLEXION


PHILOSOPHIQUE
I – La nécessité de la philosophie en question
1– Les préjugés de l’opinion commune
Une chose quelconque est dite nécessaire si elle ne peut pas ne pas être. En ce qui concerne la
philosophie, poser le problème de sa nécessité revient à lui imposer un procès dans lequel elle
se doit elle-même et elle seule, si elle existe, d’assurer sa propre défense. Il lui incombe alors
l’impérieuse et délicate tâche de faire sa propre plaidoirie pour tenter d’esquiver les attaques
souvent imparables des réquisitoires toujours sévères qui lui sont adressés.

Le premier réquisitoire contre la philosophie est celui de la foule c'est-à-dire de ceux


qui ne sont pas philosophes, ceux qui, comme le dit Bertrand RUSSELL, « n’ont aucune

23
teinture de philosophie » (cf. Problèmes de philosophie, Trad. Guillemin, Paris : Payot 1968,
p.182). La foule c’est en quelque sorte l’opinion commune ou le sens commun. A la question
de savoir à quoi sert la philosophie, elle répond sans ambages qu’elle n’est d’aucune utilité,
qu’elle n’a aucun intérêt pour la vie pratique. Ainsi, l’homme ordinaire, qui est très attaché à la
dimension matérielle de la vie et qui a une vision très superficielle des choses, a coutume d’être
hostile à l’égard de la philosophie.

Pour lui en effet, la philosophie apparait comme une réflexion spéculative, inutile et
inefficace en ce sens qu’elle ne contribue pas à apporter une réponse aux préoccupations
concrètes des hommes. A ce titre, la philosophie serait alors comme une évasion, une fuite hors
de la réalité puisqu’elle ne sert à rien et elle n’a aucune finalité d’ordre pratique. Elle serait un
vain bavardage, une somme d’élucubrations qui nous détachent du monde et nous détournent
des urgences auxquelles les hommes sont confrontés. Aux yeux de Stéphane ROBILLIARD, «
alors que nos questions appellent souvent une réponse urgente, précise et opérationnelle, la
philosophie nous déçoit car elle prend son temps et refuse souvent de se prononcer dans
l’urgence, donne l’impression de noyer la question dans des considérations bien plus générales
et propose en guise de réponse soit d’autres questions soit des énoncés subtils en théorie mais
inapplicables en pratique » (cf. Thèmes d’actualité philosophiques, Paris : éd. Vuibert 2003, p.
10).

La meilleure illustration de la stérilité du discours philosophique face aux urgences de


la vie est à chercher selon ROBILLIARD dans la prétendue ignorance de ce philosophe par
excellence, de cet inventeur et père spirituel de la philosophie qu’est SOCRATE. Il se plait en
effet à affirmer, avec beaucoup d’ironie, que sa seule certitude consiste à ne rien savoir, à n’être
certain de rien et, par dessus tout, à se mettre dans la posture du sempiternel questionneur. Ses
interlocuteurs et la plupart de ses concitoyens le trouvent à juste titre enquiquinant. Ainsi, ni
l’ignorance feinte de Socrate ni ses questions gênantes et insolubles ne peuvent être d’un grand
secours pour les difficultés quotidiennes que les hommes endurent.

Ce qu’il y a de pire c’est qu’au-delà de l’incapacité pratique de la philosophie et de son


caractère spéculatif, on peut noter que le philosophe lui-même ne peut guère se servir de son
art pour se tirer d’affaire, pour se sortir lui-même de ses propres difficultés et des embarras dans
lesquels il s’empêtre. Les illustrations de cette idée ne manquent pas : l’anecdote racontée dans
le Théétète par PLATON au sujet de THALES en est une. En effet, un jour « il observait les
astres et comme il avait les yeux au ciel, il tomba dans un puits. Une servante de Thrace, fine

24
et spirituelle le railla, dit-on, en disant qu’il s’évertuait à savoir ce qui se passait dans le ciel,
et qu’il ne prenait pas garde à ce qui était devant lui et à ses pieds. La même plaisanterie
s’applique à tous ceux qui passent leur vie à philosopher ». (cf. Théétète 174a Trad. E Chambry,
Paris Garnier, 1958, p.378).

Par delà la personne de THALES qui est la figure philosophique la plus marquante de
son époque, c’est l’image même du philosophe qui est visée. Il est habituellement présenté par
le sens commun comme quelqu’un dont le discours est si aérien et abstrait qu’il passe
complètement à côté de la réalité. Le philosophe est lui-même vu comme un personnage étourdi
et maladroit incapable de trouver une solution à ses propres problèmes, parce que pris dans le
piège de ses méditations oiseuses et sans fin. Or à trop réfléchir, on n’agit point et on sombre
irrémédiablement dans l’irrésolution.

On peut donner un autre exemple qui illustre l’incapacité du philosophe à résoudre ses
propres problèmes. Un KANT et un ROUSSEAU n’ont-ils pas écrit chacun les plus illustres
traités de pédagogie ? N’ont-ils pas prodigué les plus savants conseils aux pères et aux
précepteurs pour qu’ils sachent conduire avec toute la délicatesse requise l’éducation de leurs
progénitures et de leurs disciples ? Pourtant, aux yeux de tous, ils passent comme ceux qui n’ont
jamais réussi à expérimenter de tels conseils. ROUSSEAU était un piètre éducateur. Il finira
d’ailleurs par confier ses propres enfants à une institution pour enfants abandonnés. Et KANT
lui n’a jamais eu ni épouse ni enfant.

En outre, dans le dialogue philosophique de PLATON intitulé Le Gorgias, un


personnage intrépide nommé Calliclès, disciple des sophistes, déclame un réquisitoire sévère
contre SOCRATE mais aussi contre la philosophie et les philosophes. Pour lui, la philosophie
ne serait qu’un jeu ; elle n’aurait qu’une fonction ludique. C’est pourquoi, selon Calliclès, « la
philosophie est bonne à connaitre dans la mesure où elle sert à l’éducation et il n’y a pas de
honte quand on est jeune à philosopher. Mais l’homme mûr qui continue à philosopher fait une
chose ridicule, SOCRATE, et pour ma part j’éprouve à l’égard de ces gens là le même sentiment
qu’à l’égard d’un homme fait qui bégaye et qui joue comme un enfant(…). Devant un homme
âgé que je vois continuer à philosopher sans jamais s’arrêter, je me dis, SOCRATE, que celui-
là mériterait d’être fouetté » (cf. Gorgias 485a-485, Trad. A. Croiset, Paris, éd. Belles lettres
1967, p.164-165.)

A travers son propos, Calliclès, on le voit, remet en cause le sérieux de la philosophie.


Il minimise la portée de la réflexion philosophique. Elle est à ses yeux une activité juvénile et

25
puérile. Aussi fait-elle honte aux adultes et aux vieillards. La préoccupation principale de
l’adulte devrait plutôt être, non pas de radoter en philosophant comme un enfant mais d’intégrer
les instances de décision et d’œuvrer à la bonne marche de la cité.

Sur un autre plan, la philosophie est perçue comme une menace pour l’ordre existant.
Elle est jugée comme dangereuse pour la société soucieuse de contrôler et d’assujettir les
libertés pour rétablir l’ordre. Le danger de la philosophie réside précisément dans le fait qu’elle
est une pensée libre et foncièrement critique, une pensée qui dit non, qui pourfend les préjugés
de l’opinion commune.

Le procès, la condamnation et l’exécution de SOCRATE sont une parfaite illustration des


rapports difficiles et souvent heurtés entre le philosophe et la société dans laquelle il évolue.

2– Les finalités de la réflexion philosophique


Il est nécessaire de voir si les reproches adressés à la philosophie sont, à tout point de vue,
admissibles. Les objections faites par le sens commun à la philosophie peuvent-elles être
vraiment crédibles quand on sait qu’elles découlent le plus souvent de préjugés ou d’une vision
très superficielle de la nature véritable de la philosophie ? Il ne faut en aucune manière se fier
aux jugements hâtifs de l’opinion commune car, comme le soutient fort justement
BACHELARD, « L’opinion a en droit toujours tort. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas :
elle traduit ses besoins en connaissance ». (La formation de l’esprit de scientifique, Paris : éd.
Vrin, 1980, p.14). C’est par conséquent aux philosophes qu’il revient de répondre à la question
de savoir quelle est la nécessité de la philosophie ; c’est à eux qu’il incombe de dire quelles
sont les finalités de la réflexion philosophique ? Il n’y a pas de doute que l’on fait à la
philosophie une mauvaise querelle si on se permet de la juger à partir des critères de l’utilité
pratique.

Pour le sens commun, une chose quelconque n’est « utile » que si elle produit de la
richesse ou si elle procure une satisfaction d’ordre matériel. Mais si l’on en croit le philosophe
camerounais Ebénézer NJOH MOUELLE, il convient de souligner avec force « qu’on ne
pourrait demander au philosophe dans le contexte de « la bataille du développement de combler
les vides avec des ponts, des machines, des routes bitumées, etc., comme on le demande aux
divers ingénieurs ». (Cf. « Les tâches de la philosophie en Afrique », in la Revue Abbia n°22,
Yaoundé, 1969, p.76.). Il ne revient pas au philosophe de s’investir sur le terrain de l’action ni
à la philosophie de manifester une quelconque utilité pratique.

26
Il convient de faire remarquer que la réflexion philosophique vise tout d’abord une
finalité d’ordre intellectuel. Sa mission consiste à exercer l’esprit et à susciter l’éveil de
l’intelligence et la curiosité intellectuelle. Aux yeux de Bertrand RUSSELL la nécessité et
l’importance de la philosophie résident précisément dans l’incertitude qu’elle promeut, dans le
questionnement incessant qu’elle suscite. Le questionnement philosophique nous libère en effet
de l’engourdissement dans lequel nous ont plongés la tyrannie de l’habitude et les préjugés du
sens commun depuis notre plus tendre enfance. En effet « dès que nous commençons à penser
philosophiquement(…) nous voyons que même les questions les plus ordinaires de la vie
quotidienne posent des problèmes auxquels on ne trouve que des réponses très incomplètes ».
Aussi la tâche de la philosophie consiste-t-elle à faire « disparaitre le dogmatisme quelque peu
arrogant de ceux qui n’ont jamais parcouru la région du doute libérateur, et elle garde intacte
notre sens de l’étonnement en nous faisant voir les choses familières sous un aspect nouveau
». (Problèmes de philosophie, Op. cit., p.183). La réflexion philosophique favorise chez ceux
qui la pratiquent une ouverture d’esprit par laquelle ils peuvent se libérer de la platitude de ce
qui est, de l’ordinarité de ce qui est vécu et s’enrichir par la pensée du possible, du nouveau.

La finalité de la philosophie consiste par ailleurs à aider l’être humain à se préoccuper


de la quête du sens de la vie. En effet, la vie humaine ne porte pas en elle sa justification. La
conscience humaine est nécessairement assaillie par tant de questions angoissantes qui révèlent
l’incomplétude radicale de son existence : qui suis-je ? Comment suis-je entré dans le monde ?
Qui m’a joué le tour de m’y jeter et de m’y laisser à présent ? Pourquoi n’ai-je pas été consulté
? (questions kierkegaardiennes). Selon NJOH MOUELLE, « s’il y a un besoin de philosophie,
c’est qu’il y a un manque dans la réalité, de l’irréalité dans la réalité, de l’inhumain dans
l’humain(…). C’est à partir du manque que nous discernons dans le réel que nous philosophons
comme pour résoudre, supprimer l’insatisfaction née de la prise de conscience de ce manque
ou de cette absence ». (Les tâches de la philosophie en Afrique, Op. cit., p.76). Ainsi, l’homme
ne s’adonne pas à la réflexion philosophique par une simple fantaisie. S’il le fait c’est bien parce
que l’existence du monde et sa propre présence au monde ne se justifient pas pleinement. Il faut
philosopher pour se donner une raison d’être.

Toutefois, mettre en relief les finalités de la philosophie ne peut empêcher de poser


le problème de son actualité dans le monde moderne.

II – Philosopher aujourd’hui
1– L’ère de l’hégémonie technoscientifique

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L’existence de la philosophie se justifie-t-elle dans le monde actuel ? Si cette question fait partie
de celle qui, à notre époque sont les plus discutées, la principale raison en est que celle-ci est
profondément marquée par le triomphe de la science et de la technique. Ainsi, il convient de se
demander si la philosophie peut résister à l’omniprésence de l’hégémonie technoscientifique.

On sait que pendant l’antiquité, la philosophie et la science étaient unies, elles sont nées
au même moment chez les Grecs. Leur apparition inaugurait une nouvelle ère dans le domaine
des connaissances : c’est la naissance d’un savoir pur et désintéressé qui s’élève au dessus des
préoccupations utilitaires de la vie pratique. Il s’agissait moins pour les Grecs de transformer la
nature que de s’en faire une représentation unifiée, cohérente et rationnelle.

Mais, au XVIIe siècle, l’alliance de la philosophie et de la science va se briser. Cette


rupture découle du fait que la science abandonne l’idéal d’une connaissance pure et
désintéressée et s’oriente vers une vaste entreprise de transformation et de domination technique
du monde. En faisant usage de la méthode expérimentale, des sciences positives comme la
physique, la chimie et la biologie s’émancipent de la philosophie et se développent de façon
spectaculaire. Ces sciences font rapidement preuve d’efficacité car elles réussissent à réaliser
le pari cartésien qui consiste à assurer à l’être humain une plus grande suprématie sur la nature.
Celui-ci devient, du fait de l’ingéniosité scientifique qu’il acquiert, l’artisan de son propre
bonheur. Dans la vie de tous les jours, des mutations fulgurantes s’opèrent à un rythme
insoutenable et à tous les niveaux. Et pour beaucoup d’esprits de ce monde, le succès des
sciences est de toute évidence synonyme d’échec de la philosophie. Si l’on en croit Karl
JASPERS, on peut situer cet échec de la philosophie dans son caractère incertain. En effet, «
Pour quiconque croit à la science, le pire est que la philosophie ne fournit pas de résultats
apodictiques, un savoir que l’on puisse posséder. Les sciences ont conquis des connaissances
certaines qui s’imposent à tous, la philosophie, elle, malgré l’effort des millénaires n’y a pas
réussi (…). En philosophie, il n’y a pas d’unanimité établissant un savoir définitif ». ( Karl
Jaspers, Introduction à la philosophie, trad. Jeanne HERSCH, Paris : Librairie Plon 2003, p5-
6). La philosophie étant dorénavant dessaisie de la quasi-totalité de son domaine, du fait de
l’indépendance des sciences positives à son égard, se réduit à de vaines spéculations sur des
questions insolubles. Elle devient comme le disait KANT un champ de bataille ou s’affrontent
les systèmes philosophiques, et où il n’y a ni vainqueur ni vaincu.

A l’opposé des sciences, on ne note aucun progrès en philosophie. Selon JASPERS, si


du point de vue scientifique « nous en savons plus qu’Hippocrate », au plan de la pensée

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philosophique « nous ne pouvons guère prétendre avoir dépassé Platon. C’est son bagage
scientifique qui est inférieur au nôtre. Pour ce qui est chez lui à proprement parler recherche
philosophique, à peine l’avons-nous peut-être rattrapé ». (Ibid., p. 6.) On voit donc qu’au fil
des siècles ce que nous savons dans le domaine des sciences a beaucoup évolué là où nos
préoccupations philosophiques sont quasiment toujours les mêmes.

Avec l’avènement des sciences positives et leur développement sans précédent, on


assiste à l’émergence de courants de pensée idéologiques qui relèguent la philosophie au dernier
plan : il s’agit essentiellement du positivisme et du pragmatisme.

L’une des particularités du positivisme, c’est de faire l’apologie de la science et de


négliger toutes les considérations de type philosophico-métaphysique. Selon Auguste COMTE
(fondateur et figure de prou de ce courant), l’esprit humain, dans son évolution, est passé
successivement par trois grandes phases que sont l’état théologique, l’état métaphysique et
l’état positif. Ses préoccupations théoriques et son attitude à l’égard de la réalité change d’un
état à l’autre. Parvenu à la dernière phase de son évolution, l’esprit humain ne se pose plus que
la question du « Comment ? ». Il renonce de façon définitive à la question théologico-
métaphysique du « Pourquoi ? ». Aussi abandonne-t-il toutes les recherches concernant la cause
ultime et l’essence absolue de toute chose pour ne s’intéresser désormais qu’à la connaissance
positive des faits. La quête philosophique de la cause et de l’essence des choses étant devenue
obsolète, il ne reste plus à la philosophie que la tâche qui consiste à réfléchir sur les généralités
de la science, sur les liens possibles entre les différentes sciences positives. Elle devient du coup
comme une discipline subalterne par rapport à la science. Aussi se contente-t-elle d’un statut
encore plus modeste et décevant que celui de « servante de la théologie » qu’elle avait au Moyen
Age.

En outre, le pragmatisme est un courant de pensée idéologique qui partage avec le


positivisme comtien l’idée d’un rejet de la philosophie dans la mesure où elle s’inscrit dans une
perspective spéculative et contemplative. Les principaux initiateurs de ce courant sont Charles
Sanders PEIRCE (1839-1914) et William JAMES (1842-1910). Pour eux, la philosophie doit
s’adapter à la mentalité pragmatique de notre époque. Et pour l’y amener, il convient de la
débarrasser de sa gangue métaphysique. Pour les théoriciens du pragmatisme, il faut se défaire
de cette conception chimérique de la vérité absolue, entendue comme parfaite adéquation de
l’idée à la réalité. Le vrai, c’est plutôt l’idée qui se matérialise sur le plan de l’expérience
physique. Le vrai, c’est ce qui réussit, c’est l’utile et l’avantageux. Est vrai une idée rentable,

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efficace sur laquelle on peut se fonder pour agir. Aussi la philosophie dit-elle cesser d’être une
théorie pour se muer en activité.

Mais il y a lieu de se demander si les idéologies régnantes de notre monde réifié, soumis
à la domination des objets de consommation, de la machine et de la logique boursière et
mercantiliste ne cherche pas à dévoyer la philosophie de sa véritable nature. Quelle est sa
vocation dans notre époque et quelles sont ses chances de survie ?

2– La renaissance de la pensée philosophique


Pour examiner les chances de survie de la philosophie dans notre époque, il est tout d’abord
nécessaire de préciser qu’elle n’est pas et ne saurait être, loin s’en faut, une science encore
moins une technique. Elle n’a guère pour visée de connaitre le monde naturel. Ce rôle incombe
aux sciences particulières. Elle n’a pas non plus la vocation pragmatique de transformer le
monde. Aussi n’a-t-elle pas à rivaliser avec la science dans le domaine de la connaissance, ni
avec la technique sur le terrain de l’action. C’est pourquoi, il n’est pas exact d’affirmer que les
progrès scientifiques et les avancées technologiques compromettent l’existence de la
philosophie.

Bien au contraire, au lieu de faire disparaitre la philosophie ou de constituer pour elle


une menace, les progrès de la science et de la technique sont un objet de réflexion
philosophique. En vérité, c’est la vie humaine elle-même qui intéresse la pensée philosophique.
C’est l’art, la religion, le mythe, la politique, la science, la technique, etc., en tant qu’ils sont
des manifestations de la vie humaine, qui interpellent au plus haut point la réflexion
philosophique. Ainsi, la connaissance scientifique du monde, le processus par lequel elle
s’élabore, les méthodes d’approche dont elle se sert et les conclusions auxquelles elle aboutit
intéressent le philosophe dans une perspective d’ordre épistémologique. Car le savoir seul ne
suffit pas. Il faut aussi s’interroger sur le savoir, ses fondements, ses finalités et sa valeur. Or
cette vocation n’incombe pas aux savants, elle revient plutôt aux philosophes.

En outre, du fait du génie technoscientifique dont dispose l’homme notre époque est
caractérisée par le défi radical qu’elle lance à la réflexion philosophique dans sa dimension
éthique. L’activité scientifique et technique pose, aujourd’hui, de nouveaux problèmes à la vie
humaine. Ces problèmes ont pour noms : manipulation génétique, destruction de la couche
d’ozone par les gaz à effet de serre, armes de destruction massive, etc. Par la puissance
technique que lui confère la science, l’homme exerce de plus en plus une mainmise sur la nature
environnante. Seulement, on peut regretter que l’augmentation de son pouvoir d’action sur la

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nature et sur lui-même se traduise aussi par l’accroissement de son pouvoir de nuire, de se
détruire et de détruire son cadre de vie. Aussi est-il à craindre que l’homme devienne l’artisan
potentiel de son propre anéantissement. Faut-il faire tout ce qui est techniquement réalisable ?
Doit-on aller dans le sens de l’amélioration génétique de notre espèce si la science nous en
donne les capacités ? Si de telles questions et tant d’autres du même genre sont induites par le
développement de la connaissance scientifique, ce n’est pas à la science qu’il revient de leur
apporter une réponse car elle est axiologiquement neutre : elle n’a pas à prendre position sur le
problème de la valeur d’une connaissance ou d’une technique donnée. Cette vocation est
dévolue à la philosophie.

Ce qui, en plus de cela, explique de façon décisive l’actualité et la nécessité de la


philosophie dans le monde moderne c’est le fait que, malgré le développement sans précédent
des connaissances scientifiques et techniques, les sociétés de notre temps sont plus que jamais
confrontées à la lancinante question du sens de la vie. La remarque du prix Nobel de physique
Steven WEINBERG confirme amplement ce fait : « plus nous comprenons le monde, plus il
nous semble dépourvu de signification » (cf. Les Trois premières minutes de l’univers, Paris :
seuil, 1978, p.179). En effet dans tous les domaines, en astrophysique, en chimie, en
microbiologie, en cybernétique, les découvertes se multiplient, mais notre ignorance au sujet
du monde et de notre propre présence au monde s’étend de façon incommensurable. Selon
Edgard MORIN, « les progrès de la certitude scientifique apportent un progrès de l’incertitude.
Ainsi, nous connaissons de mieux en mieux la nature et la composition physique de l’univers,
le mode de formation de ses étoiles et de ses atomes(…), mais nous sommes de plus en plus
incertains sur son origine, sa destination, notre destinée. Toute connaissance gagnée sur
l’ignorance débouche sur un océan d’inconnaissance ». (Pour Entrer dans XXIe siècle, Paris :
seuil, 2004, p. 75). Plus nous avons de connaissance sur les faits sur le caractère phénoménal
des choses, plus encore leur sens profond, leur raison d’être, leur nature nouménale nous
échappe. En vérité, notre inconnaissance ne fera que s’étendre davantage car, en tant
qu’humains, les sciences que nous aimons et que nous cultivons de nos jours sont en crise car
elles ne nous renseignent que sur la phénoménalité des choses. C’est tout le sens qu’il faut
donner au propos d’Edmund HUSSERL : « De simples sciences de fait forment une simple
humanité de fait (…). Dans la détresse de notre vie, cette science n’a rien à nous dire. Les
questions qu’elle exclut par principe sont précisément les questions les plus brûlantes à notre
époque malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du destin ». (La
Crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris : Gallimard, 1970

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p.10.) Une simple science de faits ne peut guère suffire à étancher la soif spirituelle de « l’animal
métaphysique » qu’est l’être humain. Par-delà la connaissance des faits il lui est nécessaire de
s’élancer vers l’incessante quête du sens de sa vie. Et la philosophie est une pensée plus que
nécessaire pour assumer la mission d’une quête aussi cruciale.

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