L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
Par Various Various
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Avis sur L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913
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L'Illustration, No. 3659, 12 Avril 1913 - Various Various
suivantes.
COURRIER DE PARIS
LA MORT DU MILLIARDAIRE
Un homme qui disparaît, cela se voit et n'éveille même pas l'attention. Mais si cet homme était réputé dans l'univers pour ses immenses richesses, s'il portait un nom de lingot, pesant et bosselé d'or, un nom retentissant de fortune, et symbolique de toutes les satisfactions que peut procurer l'argent, son départ ne manquera pas de revêtir une importance exceptionnelle.
La mort du milliardaire abrutit. On n'y comprend rien. Il semble qu'elle était impossible et l'on ne s'explique pas qu'elle arrive. On en cherche la cause, les raisons, le but. Elle a l'air d'un accident, d'une catastrophe sans exemple. Comment diable, en effet, peut-on mourir quand on est si riche? Il y faut mettre de la bonne volonté et, comme on dit, le faire exprès. Le milliardaire ne peut mourir que s'il se suicide. Et cependant, avant même de nous être renseignés, nous savons que c'est malgré lui et sans qu'on l'ait consulté qu'il a dû tout à coup, entre deux mots, entre deux bouchées... crier: ah! et quitter...
Quelle histoire que celle de ces grands congés! Oui, la Mort se donne là des façons de gageure et de représailles. Tandis que pour le commun des hommes elle rafle avec largeur et tape dans le tas, ici elle met de l'intention et choisit. Manifestement, c'est voulu. Et nous n'en concevons pas une moindre surprise.
D'abord, nous sommes étonnés de l'audace de la mort, qu'elle ose s'attaquer à de si gros morceaux, et en même temps la faiblesse du surhomme visé, puis touché, nous confond. Qu'il a donc peu de résistance! Un enfant! Il ne se défend ni mieux ni plus que les autres, et on le met par terre plus vite qu'un estropié. Nous ne nous expliquons pas que l'on en vienne aussi aisément à bout. Ses châteaux n'étaient donc pas dés châteaux-forts, et ses richesses un rempart? Nous nous étions habitués à penser qu'il n'entassait ces dernières que pour s'en protéger, qu'elles l'entouraient, le blindaient, et qu'à leur abri rien ne pouvait l'atteindre. Et pourtant elles n'ont pas su le défendre. Elles le trahissent de toutes les façons. Un pareil homme, que tant de puissance rendait comme invulnérable... en un jour, en une heure il devient cette chose affreuse, «à toute extrémité», pour laquelle tous les chèques ne valent pas deux sous. Jamais le néant des souverainetés humaines n'éclate avec plus de terrifiante évidence que devant la chute des potentats de l'argent. En rendant l'âme comme les autres hommes ils rendent davantage, ils rendent ce à quoi ils tenaient plus qu'à leur âme même, ils rendent l'espèce de divinité qu'ils s'imaginaient avoir acquise et posséder, ils font faillite de leur orgueil, ils perdent l'immortalité que la richesse, à certaines heures d'inoubliable délire, leur avait garantie, et tout d'un coup ils apprennent qu'en dépit des palais, des trésors de toute nature, de tous les soins et toutes les précautions, malgré les médecins «attachés» si âprement à leur personne, et la garde de leurs protecteurs intéressés formant le carré autour d'eux... ils sont à l'entière disposition du courant d'air et du microbe infectieux qui les supprimera. Et il n'y aura pas de vingt, de trente millions offerts à genoux à un chirurgien de génie, pour «protester» la mort, si son échéance est venue,... pas plus que les trains spéciaux commandés par câble et les yachts chauffés à toute vapeur ne seront de force à vous faire échapper. Il faut mourir. Comme vous et moi. Ah! que c'est dur! De quelle mêlée de sentiments, de quelles formidables révoltes le milliardaire en détresse doit-il être alors le théâtre! Avoir tant travaillé, tant amassé, combiné, lutté, souffert, triomphé pour s'en aller quand même, avant la fin du mois. Certes, si le richissime n'a pas su, un peu auparavant, se détacher le premier, consentir son sacrifice et passer homme de bien pour faire oublier l'homme de biens, l'approche de son règlement lui sera le pire des supplices... Comme il a vécu au centuple il meurt au centuple, et ses derniers moments sont, dans la souffrance et le regret, une multiplication. Il était tout chiffre, tout sac d'or, tout appétit de gain, même s'il menait, au milieu de son luxe, la plus modeste des existences. L'argent,... les moyens de le gagner, les dangers de le perdre,... il n'y avait que cela qui l'intéressait, et compensait, à son regard, la peine de vivre. Le reste ne signifiait rien. On peut même dire que l'emploi, maintes fois excellent, qu'il faisait de ses richesses, ne valait pas, à son estimation, le plaisir ardent qu'il avait éprouvé à les conquérir. La dépense n'était que la dernière, presque la plus indifférente de ses joies. Ce n'est pas médire en effet du milliardaire en général que d'affirmer qu'il entre dans l'acquisition des merveilles artistiques dues à ses inépuisables capitaux, une somme de joies morales toute petite. Malgré lui, et sans qu'il y ait injustice à le lui reprocher, un Titien, pour lui, représentera toujours avant tout--avant sa valeur d'art et de beauté--sa valeur pécuniaire. C'est en grande partie le prix qu'il l'aura payé, qui le lui rendra cher. Si, par une aberration subite du goût humain, les Vinci tout à coup cessaient de valoir, et ne coûtaient désormais qu'un prix de chromo, le richissime n'en voudrait plus. C 'est là le revers terrible de la monnaie. Quand on est un monarque de l'argent, on en devient aussitôt le sujet. On ne voit, on ne sent, on ne pense, on ne juge, on n'espère, on ne se désole, on ne croit, on n'aime et on ne hait qu'à travers lui. Il règle, conduit et dirige tout. Il est dieu. Même quand on croit le mépriser, on l'adore. Et chaque fois qu'on se vante de le dominer et de l'asservir on lui obéit. Si le milliardaire ne regarde donc tout qu'à travers ce prisme déformant il n'est, lui aussi, regardé que de la même manière. L'argent le couvre, l'enveloppe, lui compose un habit de Nessus, des traits et une figure spéciale. On rapporte--comme il le fait lui-même vis-à-vis d'autrui--tous ses actes et ses plus secrètes intentions à l'argent, on ne lui prête que des mobiles intéressés, on ne croit pas plus en lui qu'il ne croit en son prochain par une habitude et une angoisse perpétuelles d'être volé... Et ce sont là des conditions de vie atroces.
Le milliardaire, on l'a dit